Enseignants : rémunérer les heures supplémentaires rendrait-il le métier plus attractif ?

Avec la baisse du nombre de candidats aux concours de l’enseignement, à laquelle s’ajoute un taux de démission élevé dans les premières années de carrière, l’Éducation nationale s’est retrouvée confrontée à un grand nombre de postes non pourvus, de la maternelle au lycée, et a dû organiser des recrutements de contractuels pour faire face aux besoins de la rentrée 2022. Comment, au-delà de ces réponses d’urgence, remédier à la pénurie de vocations ? Évaluer les conditions d’une meilleure attractivité du métier d’enseignant relève de la recherche de l’intérêt général, qui s’incarne dans les valeurs d’égalité et de laïcité portées par l’école de la République.

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Si les conditions de rémunérations ne sont pas la seule cause de la situation, elles sont un frein à l’engagement dans ces carrières car en inadéquation avec le niveau d’études des candidats. Bien que les enseignants se situent dans la moyenne des rémunérations de la fonction publique, leurs salaires restent inférieurs à ceux des « fonctionnaires d’autorité » où à ceux des cadres du secteur privé à niveau de formation comparable. Certaines disciplines scientifiques souffrent ainsi de la concurrence de carrières en entreprise mieux rémunérées.

Un contrat d’autonomie implicite

Depuis un décret de 1990, les enseignants volontaires peuvent mener en dehors du temps d’enseignement obligatoire des activités péri-éducatives rémunérées au taux de 24€64 de l’heure. Il s’agit de soutien scolaire, de suivi individualisé mais également la menée d’activités culturelles, sportives et artistiques décrites dans le projet d’établissement…

A la rentrée 2022, ce « surtravail éducatif » a été appuyé par le chef de l’État qui a proposé, au-delà d’une revalorisation générale des salaires, de rémunérer les enseignants pour des missions supplémentaires de suivi et d’encadrement qui seraient rémunérées. Cette annonce récente fait écho aux normes du management dominant, basées sur la recherche de la performance. Mais celles-ci sont-elles en adéquation avec la manière dont les enseignants envisagent leur métier ?

La reconnaissance pécuniaire de ces activités va de pair avec un dénombrement pointilleux de toutes les activités pédagogiques, ce qui marque un décalage avec le compromis professionnel prévalant jusqu’ici. Dans celui-ci, en contrepartie d’un temps de travail autonome non strictement contrôlable (souvent à domicile), l’enseignant fournit tacitement du « travail gratuit », en recevant les élèves ou les parents, en participant à des formations ou des réunions, en prenant des responsabilités professionnelles supplémentaires ou électives (conseils d’administration). Cette autonomie dans le travail, commune à tous les niveaux d’enseignement de la maternelle à l’Université, reconnue nécessaire à l’engagement professionnel, est fondatrice d’une réelle attractivité du métier d’enseignant.

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Or, la logique de projet et de contrat d’objectifs, la montée de l’hétéronomie, la volonté de transformer les chefs d’établissement en organisateurs du travail des enseignants en fonction du projet d’établissement, celle d’individualiser les salaires et les tâches, provoquent une mutation du métier, qui dissout la relation de don/contre-don qui prévalait dans un passé certes un peu fantasmé. Il s’agit ici du consensus scolaire républicain d’enseignants militants de la cause éducative, engagés et dévoués à la cause de la démocratisation scolaire. La remise en cause de ce contrat implicite affecte grandement la satisfaction au travail.

S’il convient de reconnaître à sa juste valeur le « surtravail » (promotion, avancement de carrière, heures supplémentaires), les effets pervers risquent d’être ambigus. Ce que l’on faisait volontiers gracieusement en contrepartie d’un statut protecteur, on devrait désormais le faire monnayer en contrepartie du renoncement à celui-ci. Cette situation générerait de la concurrence entre enseignants, pouvant inciter à renoncer désormais aux activités « gratuites » puisque d’autres, voisines, sont éligibles à des émoluments. Au final, l’esprit de service public, militant, se trouverait asphyxié par une logique mercantile qui n’améliorerait en rien la qualité des services rendus.

Réfléchir aux conditions de travail

Bien que les niveaux de rémunération n’influencent pas directement les prestations des enseignants, la valorisation de leur métier influence les recrutements, la stabilité et le moral des enseignants. Si les activités péri-éducatives, et aujourd’hui les missions supplémentaires, participent à la réussite scolaire, impulsent une dynamique collective dans les établissements, « être reconnu par ses pairs, ses proches, les parents ou la communauté locale est souvent plus valorisant et plus durable ». La promotion et la carrière doivent mieux prendre en compte l’engagement personnel sur la base « du contrat initial », mais pas en se fondant seulement sur le surtravail rémunéré.

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Rémunérer les activités supplémentaires serait contre-productif. Il s’agirait plutôt de valoriser dès le début et tout au long de la carrière le métier enseignant en donnant de meilleures conditions de travail mais également de reconnaître le niveau de leur étude en gardant l’importance du recrutement du concours. Rappelons que la réforme dite de la mastérisation prépare au concours et exige la détention du grade de master pour exercer le métier d’enseignant. Dès le début de carrière, il paraît crucial de mettre les salaires des enseignants en adéquation avec le niveau requis par leurs concours.

Autant de raison de réfléchir plus avant aux moyens de renverser ces tendances dépressives en redonnant aux enseignants des raisons de se sentir utiles, écoutés et respectés. Pour aller vers un statut plus attractif, quatre mesures prioritaires peuvent être proposées : la valorisation de l’image des enseignants, l’intégration du perfectionnement de l’enseignement dans un continuum pédagogique et salarial, la valorisation des reconversions professionnelles et l’amélioration des conditions de rémunération. Celles-ci pourraient servir de guide pour jauger de l’efficacité de la gouvernance du système éducatif au sein des différents organismes consultatifs de l’Éducation nationale.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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