Enquête dans le monde obscur de l’expérimentation animale


Ils sont séparés de leurs mères dès les premiers jours, enfermés dans des cages dans lesquelles ils peuvent parfois à peine se retourner, reçoivent de temps à autre des décharges électriques qui les obligent à faire des choses qu’ils n’ont pas envie de faire.

Certains sont intentionnellement blessés, brûlés ou amputés. Aucun d’entre eux ne s’adapte à cette vie qui n’en est pas une. Tous développent des stéréotypies, manifestations de leur mal-être : ils peuvent se mordre la queue, s’arracher les poils, s’auto-mutiler ou agresser leurs congénères. C’est une existence horrible qui s’achève fréquemment par une mort atroce. Ebouillantés, asphyxiés ou encore empoisonnés… Bienvenue dans le monde sordide des animaux de laboratoires.

Des vivisections observées au plus près

Un monde cloisonné et protégé qu’Audrey Jougla a réussi à infiltrer. Cette ancienne journaliste, désormais étudiante en philosophie, a pu entrer dans des laboratoires publics et privés français pour un mémoire de recherche. Elle a observé au plus près les expérimentations réalisées sur les rongeurs, chiens, chats ou autres singes. Une expérience douloureuse, traumatisante qu’elle raconte dans un livre “Profession : animal de laboratoire” (éditions Autrement). Dans son ouvrage, Jougla raconte les vivisections qu’elle a observées, revient sur ses échanges avec des chercheurs parfois peu empathiques et insensibles à la souffrance qu’ils génèrent. Elle raconte ses états d’âme, avoue qu’elle n’a jamais autant pleuré que pendant son enquête. Et s’interroge aussi sur la nécessité des tests sur les animaux considérés par beaucoup comme un “mal nécessaire”.

“Méfiez-vous du mal qu’on justifie”

Un professeur de philosophie d’Audrey Jougla lui a dit un jour : “Méfiez-vous du mal qu’on justifie.” En Europe, chaque année, plus de 11 millions d’animaux subissent des expérimentations dont 2 millions en France. Des chiffres en constante augmentation. Et contrairement à ce que l’on peut penser de prime abord, ces expériences sont loin d’être uniquement consacrées à l’expérimentation de nouveaux protocoles de soins qui pourraient venir en aide aux êtres humains. Tous les produits utilisés dans la vie courante sont préalablement testés sur les animaux : les décapants, les solvants, les colles, les produits toxiques agricoles… D’après la Commission européenne, seuls 19% des animaux sont utilisés pour des tests servant, de près ou de loin, à la médecine humaine. Autrement dit, la mort des bêtes ne sauve pas forcément la vie des humains.

Editions Autrement, 250 pages, 17 euros

Des méthodes de substitution efficaces

D’autant que les alternatives existent : expériences ex vivo (à partir de tissus d’animaux provenant d’abattoirs), expériences in vitro (à partir de tissus reconstitués chimiquement) et expériences in silico (à partir des données issues des expériences déjà réalisées). D’après la plateforme française pour le développement des méthodes alternatives, 70% des tests sur les animaux pourraient être évités. D’autant que la majorité des progrès de la recherche médicale se produisent lorsque des patients volontaires acceptent de nouveaux protocoles de soins… Bien loin des laboratoires d’expérimentations. Aujourd’hui, 87% des Français se disent opposés aux expériences engendrant de la souffrance chez les animaux (sondage Ipsos / One Voice, 2003).

Un ouvrage vrai, authentique, sensible

Audrey Jougla est une militante sincère et passionnée de la cause animale. Cela aurait pu desservir l’objectivité de son livre. Ce n’est pas le cas. “Profession : animal de laboratoire” est un ouvrage vrai, authentique, sensible. Il a reçu le prix Roger-Bordet remis par le groupement des écrivains médecins en 2016. Bien qu’un peu brouillon, il se lit facilement et éclaire un monde jusqu’alors peu connu. Gandhi disait : “On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux.” Nous avons une grosse marge de progression.

Samuel Duhamel

Profession : animal de laboratoire d’Audrey Jougla, éditions Autrement, 250 pages, 17 euros