ENQUÊTE LIGNE ROUGE - Prison sous haute tension

Fanny Morel, Isabelle Quintard, Dominique Rizet
·4 min de lecture
LIGNE ROUGE - PRISON SOUS HAUTE TENSION - BFMTV
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Ils s’appellent Amelia, Frédéric, Ricardo et sont surveillants dans l’une des prisons les plus sécuritaires de France, la maison centrale de Saint-Maur (Indre). Dans cet établissement sont logés certains détenus parmi les plus dangereux, notamment condamnés pour des faits de terrorisme. Pour les agents, ce public sensible oblige à une vigilance constante, et ce, avec des moyens souvent réduits.

"La priorité, c’est la sécurité du personnel"

Frédéric est membre de la brigade du quartier d’isolement. Il est chargé de l’extraction des détenus à risque. Pour ce type d’opération, il s’équipe comme un CRS un jour de manifestation, avec pas moins de 15 kg de protection.

"À tout moment, avec des détenus violents, on peut être amené à intervenir", souligne-t-il.

Ce jour-là, il est chargé du transfert d’un braqueur multirécidiviste, condamné pour une prise d’otage de surveillant et trois tentatives. Pour cette étape, il arbore un bouclier, qui permet d’éviter les projections et de plaquer l’intéressé contre les murs en cas d’attaque.

(Ces images sont issues d'un reportage tournée en 2020)

L’homme, âgé de 27 ans, souffre de troubles psychiatriques importants. La directrice de la prison lui indique qu’il va être placé, pour l’instant, à l’isolement:

"Je n’expose pas mon personnel. La priorité, c’est la sécurité du personnel, ainsi que celle des détenus", explique Anne Faivre Le Cadre.

L’établissement contient le plus grand quartier d’isolement français avec 25 cellules pour lesquelles se relaient 24 heures du 24 douze surveillants volontaires. Les agressions sont rares, mais peuvent être très violentes. En 2019, quatre surveillants ont été blessés à Saint-Maur, dont l’un a été défiguré:

"Le matin, quand vous passez à sept heures, même si vous avez une vigilance accrue, vous passez à sept heures, on ouvre la porte, on regarde voir si le détenu est présent, vivant, et celui-ci a sorti une casserole d’eau bouillante. (Le gardien) a été brûlé au 2ème degré, au visage et à l'épaule."

L'indispensable renseignement pénitentiaire

Les surveillants ne portent jamais d’armes, pour éviter qu’elles ne soient subtilisées. Face à la violence, ils n’ont qu’un sifflet et des menottes. Un autre outil leur est particulièrement utile: le renseignement pénitentiaire. Au sein du bureau des écoutes, sont enregistrées toutes les discussions entre les détenus et l’extérieur. Le surveillant en poste est attentif à l’état psychique du détenu, pour prévenir tout risque suicidaire, et relève tout élément susceptible de mettre en péril le personnel ou les détenus.

"Si j’entends un détenu dire, en parlant d’un autre détenu: 'celui-là m’énerve, je vais le planter', évidemment je préviens le collègue qui est à l’étage de ce qui est en train d’être dit au téléphone, relate-t-il, sous couvert d’anonymat. S’il parle d’évasion, s’il entre en contact avec des personnes extérieures ou cherche à se procurer des explosifs, des armes ou donner rendez-vous, ce sera signalé également."

"Cela nous a permis de découvrir des trafics, voire du cambriolage, des braquages, ou sur la sécurité de l’état, des affaires de terrorisme", poursuit Didier Duchiron, chef de la détention.

En fonction des renseignements, les détenus sont rangés selon leur dangerosité. Parmi les détenus les plus surveillés: les radicalisés. Ces trois dernières années, les agents ont été visés à deux reprises sur leur lieu de travail.

"Des détenus arrivent ici et sont isolés au quartier des arrivants. Les amis, la famille sont loin. Ils vont chercher à appartenir à un groupe, pour avoir des repères, être appréciés, mais vont parfois choisir le mauvais groupe", explique Ricardo, surveillant à Saint-Maur.

"On est les oubliés"

Sa collègue Amélia, qui a rejoint l'administration pénitentiaire il y a 9 ans, déplore un manque de reconnaissance salariale. "C’est pitoyable, s’emporte Amélia, surveillante pénitentiaire depuis bientôt neuf ans. On est très mal payés alors qu’on risque tous les jours de se faire agresser. On est la troisième force publique de sécurité et on n'est pas considérés. On est les oubliés."

Avec à ces détenus dangereux cohabitent des profils bien plus fragiles, des prisonniers souffrant de troubles psychotiques. À Saint-Maur, un quartier a été spécialement aménagé pour sortir les 14 détenus les plus vulnérables, sociopathes ou schizophrènes, un dispositif inédit en France.

(Ces images sont issues d'un reportage tourné en 2020)

En détention classique, ils étaient régulièrement victimes de racket. Dans cette partie de la prison, ils peuvent réapprendre à communiquer au contact des surveillants, notamment au travers des jeux de société. Une fierté pour Amélia:

"On n’est pas qu’un porte clef, on ne fait pas qu’ouvrir et fermer, on n’est pas que dans la répression. Donc ça nous valorise. On voit une évolution chez les détenus, ça fait plaisir, on se dit qu’on ne fait pas ça pour rien."

Article original publié sur BFMTV.com