Enquête : l’armée malienne accusée d’exécutions sommaires dans un village

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Des greniers réduits en cendres, des motos détruites et des corps enterrés. À Nia Ouro, dans la région de Mopti, au centre du Mali, la journée du 4 janvier 2022 a tourné au désastre. Récit de ces heures de terreur à l’aide de vidéos vérifiées, d’images satellites et en s'appuyant sur les témoignages de notre Observateur qui accuse l’armée malienne d’être responsable de ces exactions.

Notre enquête commence par une vidéo publiée sur Twitter le 9 janvier 2022. Elle montre un grenier détruit, ainsi qu'une charrette, visiblement ravagée par des flammes. Dans le texte qui l'accompagne, il est écrit : "Nia-Ouro après le passage de l'armée malienne".

Un autre internaute nous fait ensuite parvenir des vidéos supplémentaires, tout en affirmant qu'elles montrent Nia Ouro après l'attaque. Au total, neuf fichiers différents, qui montrent tour à tour des motos brûlées, des charrettes et des greniers détruits. Aussi, au moins deux corps sont visibles : ils sont déterrés par les habitants. L'une des personnes mortes a les mains attachées dans le dos. Plusieurs de ces vidéos ont été tournées au même endroit, car certains éléments de l'environnement sont visibles sur des images différentes.

RFI et Libération ont fait état d'une attaque qui aurait été perpétrée par les soldats maliens dans le village de Nia Ouro, le mardi 4 janvier 2022, dans des articles respectivement mis en ligne les 7 et 8 janvier. Le 4 janvier même, en début d'après midi, l'ONG malienne Kisal, qui travaille sur les droits de l'Homme au Sahel, poste un message sur sa page Facebook : "Ce mardi 4 janvier 2022, qui coïncide au jour de la foire hebdomadaire de Sofara, des individus en uniformes militaires présentés comme des militaires maliens en poste au camp de Sofara ont fait une irruption dans la localité de Nia Ouro, les hommes sont systématiquement ligotés et battus à en croire le rapportage des villageois et plusieurs motos ont été brûlées."

Nous avons contacté une humanitaire belge, membre d'une association active dans la région. Sur l'une des vidéos, elle affirme reconnaître un homme originaire du village, qui l'a accompagnée à Nia Ouro durant plusieurs de ses voyages. Elle dit également avoir eu la confirmation que les vidéos avaient bien été tournées à Nia Ouro.

Nous avons réussi à parler à un habitant de Nia Ouro, qui a vu une partie de la scène. Diallo* (pseudonyme) a moins de 30 ans et vit depuis toujours dans le village. Le lundi 3 janvier 2022, en fin d'après-midi, lui et ses amis repèrent des véhicules.

"Nous avons trouvé les quatre corps : ils avaient les mains attachées derrière le dos et une balle dans la tête"

"Nous avons vu beaucoup de véhicules militaires se garer en bordure du village, puis des hommes sortir. Ils étaient habillés comme des militaires maliens. Ils ont passé la nuit à l'extérieur de Nia Ouro.

Le lendemain, aux alentours de 9 h du matin, je suis allé au marché de Sofara (à 10 km à l'ouest de Nia Ouro, NDLR). J'étais accompagné d'une dizaine de personnes. À peine sortis du village, les hommes habillés en militaires maliens nous ont arrêtés. Nous étions alors une dizaine, et ils nous ont fait nous asseoir. Ils ont regardé nos cartes Nina (Numéro d'identification national, une carte d'identité malienne, NDLR), puis les ont jetées par terre. Grâce à Dieu, ils m'ont laissé repartir, je ne sais toujours pas pourquoi.

Lorsque je suis revenu du marché de Sofara, vers 13 h, beaucoup de maisons avaient été brûlées, ainsi que des greniers. De la nourriture avait été volée, aussi. Des huit personnes qui avaient été arrêtées plus tôt dans la matinée, quatre ont été retrouvées mortes et quatre sont toujours disparues. Nous avons trouvé les quatre corps : ils avaient les mains attachées derrière le dos et une balle dans la tête."

Pour authentifier les vidéos, nous avons demandé à notre Observateur de nous faire parvenir une autre vidéo des dégâts. Elle permet d'identifier de nouveaux points de comparaison.

Avec la vidéo que nous a envoyée notre Observateur, nous sommes en mesure de géolocaliser précisément où, dans Nia Ouro, les bâtiments ont été brûlés.

Les destructions menées par des hommes présentés comme soldats maliens est d'ailleurs visible depuis l'espace. Le 4 janvier 2022, le système Firms de la Nasa, qui agrège les départs de feu détectés par des satellites, a détecté deux sources de feux à Nia Ouro. Mais rien durant les sept jours qui ont précédé ni suivi.

Selon Boubacar Ba, chercheur au Centre d'analyse sur la gouvernance et la sécurité au Sahel, les villageois de Nia Ouro, majoritairement peuls, se retrouvent parfois pris au piège. "Ils sont entre plusieurs feux : les jihadistes, les FAMa et les milices locales proches du pouvoir et qui agissent en complicité avec certains FAMa." Certains groupes peuls ont rejoint des groupes jihadistes, alimentant la suspicion et parfois des confusions estime Boubacar Ba : "On enregistre ces derniers temps des massacres, des enlèvements et des violences inouïes contre certaines communautés peules. C'est le manque de discernement des gouvernants et la récurrence de la stigmatisation de certaines communautés qui conduisent à de tels dérapages."

Notre Observateur dit ne pas savoir pourquoi des hommes, présentés comme des soldats maliens, ont agi de la sorte :

"Les personnes tuées étaient deux éleveurs, un marchand et un homme du village d'à côté. On ne sait pas pourquoi ils ont fait ça. J'ai peur, tout le monde ici a peur. Certains ont quitté le village depuis l'attaque du 4 janvier. Mais moi je ne peux pas m'en aller, j'ai de la famille qui vit ici."

Un communiqué a été publié par le porte-parole de l'armée malienne le lendemain de l'attaque à Nia Ouro, en expliquant : "Le 4 janvier 2022, l'unité FAMa a déjoué une autre action terroriste coordonnée dans le secteur de Nia Ouro, cercle de Sofara, avec des renforts de 15 motocyclistes armés observés en provenance de la forêt Sama et qui ont été interceptés et neutralisés."

Contacté, l'État-Major de l'armée malienne n'a pas répondu à nos sollicitations par messagerie vocale, ni par écrit.

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