"Il lui a enlevé sa force de vivre": le combat oublié des familles de victimes de suicide forcé

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Violences conjugales (Photo d'illustration). - (DR) AGIPI
Violences conjugales (Photo d'illustration). - (DR) AGIPI

"Le harcèlement tue." Yaël Mellul, ancienne avocate, le martèle. Cette ancienne avocate, spécialisée dans les dossiers de violences conjugales, fait partie d'un groupe de travail européen qui a tenté de mesurer le phénomène du suicide forcé. Méconnu, il a pourtant coûté la vie à 209 femmes en 2017 en France, selon un rapport qui vient d'être remis à la Commission européenne.

Ce document, révélé par Le Parisien, et que BFMTV.com a pu consulter, recense la mort de 1136 femmes dans l'Union européenne en 2017, poussées au suicide par le comportement violent ou par le harcèlement de leur conjoint ou ex-conjoint.

"Il s'agit d'une estimation basse, mais en France, il y a quasiment deux fois plus de suicides forcés que de féminicides", alerte Yaël Mellul, qui décrit cette infraction comme "le crime parfait".

Un délit inscrit dans la loi

La loi du 30 juillet 2020, votée dans la foulée du grenelle des violences conjugales, avait pourtant laissé entrevoir une meilleure prise en compte du suicide forcé. Les textes punissent désormais "le fait de harceler son conjoint par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie par une altération de sa santé physique ou mentale ". Une sanction de dix ans d'emprisonnement et 150.000 euros d'amende est prévue quand ce harcèlement conduit au suicide de la victime, selon l'article 222-33-2-1 du Code pénal.

Pourtant, à ce jour, une seule plainte a été déposée pour cette infraction, celle de la famille d'Odile qui s'est donnée la mort le 1er janvier 2021 à Toulon (Var). Ses proches accusent son mari de lui avoir fait subir des violences psychologiques. "Je suis convaincue à 200% de sa responsabilité", martèle Fadila, la sœur de cette femme. "C'est une injustice terrible qui doit être réparée. Lui, il continue à vivre, il va recommencer et il vit sur le dos de ma soeur décédée."

"Je dois réparation à ma sœur, j'ai essayé de l'aider il y a dix ans mais j'ai raté le coche", dit-elle.

"Il avait pris le contrôle"

Quand Odile rencontre celui qui deviendra son mari, elle est "pétillante, sociable, extravertie, joyeuse". Au fil des mois et quelques jours avant sa mort, elle était devenue "mutique, éteinte, dépressive, ce n'était plus notre sœur", décrit Fadila, qui décrit un cheminement précis: son mari la fait déménager, quitter ses amis, la coupe de sa famille, lui fait souscrire plusieurs crédits, notamment pour l'achat d'un bateau, alors qu'elle seule subvenait aux besoins du couple.

"Il l'insultait, rabaissait sa famille, lui a fait beaucoup de chantage affectif, même dans sa manière de penser, il avait pris le contrôle", affirme Fadila, décrivant une situation d'"emprise".

À la suite d'une dispute avec son mari, elle quitte le domicile, prend un cocktail médicamenteux à base d'anxiolytiques et de somnifères, puis passe la nuit sur une plage. La nuit du 31 décembre 2020. Odile finit par mourir d'hypothermie. Son mari, qui ne l'a pas cherchée, assure Fadila, prévient la famille d'Odile deux heures après sa mort. "Le cheminement qui a conduit au suicide d'Odile est clair", affirme sa sœur qui a porté plainte en avril dernier sur la base de cette infraction de "suicide forcé". Une information judiciaire a été ouverte et une juge d'instruction vient d'être nommée.

"La peine, je m'en fiche, ce que je veux, c'est que sa responsabilité soit reconnue", plaide Fadila. "Le soir de sa mort, elle n'a même pas essayé de m'appeler, il lui a même enlevé sa force de vivre." 876450610001_6283734411001

"Au premier dénigrement, il faut partir"

La loi prévoit une sanction dans tous les cas de harcèlement dans le couple qu'il conduise à une dégradation de la santé de la victime jusqu'à des conséquences plus tragiques. "Faire voter cette loi a été une avancée capitale, c'est un énorme pas qui a été franchi, aujourd'hui, il faudrait a minima une campagne de sensibilisation du grand public mais surtout une formation de tous les acteurs qui prennent en charge les victimes de violences conjugales."

Une circulaire a été envoyée aux parquets le 3 août 2020 pour présenter les nouvelles évolutions permises par la nouvelle loi pour lutter contre les violences conjugales. Reste que comme dans tous les cas de harcèlement, les enquêtes sont longues, nécessitent un recueil de nombreux témoignages et le délit est difficile à caractériser car il faut établir un lien de causalité exclusive entre ce harcèlement et le geste de la victime.

Plus que la sanction, l'existence de cette infraction doit servir de moyen de prévention. Pour Yaël Mellul, il faut avoir une "approche systémique des violences conjugales mis en place par l'agresseur qui commence toujours par un harcèlement psychologique".

"Au premier dénigrement, à la première insulte, il faut partir", insiste l'avocate. "Le harcèlement est le ciment de toutes formes de violence."

Pour elle, faire connaître cette infraction, c'est aussi "sauver des vies" en s'adressant à "des femmes vivantes", mais aussi dissuader les agresseurs.

Article original publié sur BFMTV.com

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