Enfin débarrassé du fardeau du sous-développement

Le département d’Ica, au sud de Lima, a connu ces vingt dernières années une transformation visible, qui a changé une bonne partie de ses déserts arides et de ses étendues de sable brûlant en fermes et exploitations agricoles ultramodernes et tournées vers l’exportation. J’ai passé ce week-end à en visiter quelques-unes, et j’ai eu l’impression de découvrir un autre Pérou, sur la bonne voie, enfin prêt à se débarrasser des tares du sous-développement.
Comme le manque d’eau est le drame éternel du littoral péruvien, l’irrigation dans presque toutes ces exploitations se fait par la technique du goutte-à-goutte. Les puits ont été construits, du moins beaucoup d’entre eux, avec l’aide d’ingénieurs israéliens. On y produit agrumes, raisin, asperges, tangelos [hybrides mandarine-pomelo], artichauts, avocats et paprika – dont le Pérou est désormais le premier producteur mondial en raison de la politique agricole catastrophique pour le Zimbabwe du dictateur Mugabe. On est surpris par les technologies de pointe qui régissent le fonctionnement de ces exploitations où l’on doit, dès l’entrée, désinfecter chaussures et jantes des véhicules et se savonner les mains, et où sont omniprésentes les bennes de tri des déchets : papier, plastique, verre. Dans les installations où sont conditionnés, référencés et congelés les produits avant d’être embarqués dans des conteneurs à destination du port de Callao, tout est si propre et si ordonné que l’on se croirait dans un laboratoire suisse.

Qui l’eût cru ? les capitaux du monde entier affluent

Ces exploitations reçoivent régulièrement la visite d’inspecteurs britanniques, canadiens, américains, chinois, et j’en passe, qui viennent vérifier si les producteurs locaux respectent les critères fixés par les supermarchés et les enseignes de la grande distribution qui achètent les produits, et contrôlent aussi qu’aucun enfant n’y travaille et que les salaires et conditions de travail (horaires, assurances, toilettes, mobilité, alimentation) sont conformes aux normes internationales. Grâce aux exportations agricoles, Ica est sans doute le seul département du Pérou à jouir du plein-emploi.
Ce développement remarquable reflète-t-il l’évolution générale du reste du Pérou ? Pas vraiment. Mais il est vrai que le pays connaît actuellement une période de grand dynamisme industriel et commercial. Le cours élevé des métaux, la bonne politique économique et la relative stabilité des institutions ont favorisé l’essor du secteur minier et attirent les investisseurs du monde entier. Des capitaux chiliens, colombiens, espagnols, chinois, américains affluent au Pérou (qui l’eût cru ?), considéré par les investisseurs comme l’un des pays les plus sûrs et les plus attractifs du continent. Les données macroéconomiques ne pourraient être meilleures : la croissance pourrait atteindre cette année 7,5 %, l’inflation est maîtrisée, les réserves dépassent les 20 milliards de dollars (un chiffre jamais vu au Pérou), et le pays jouit d’une bonne image auprès des institutions financières internationales, ce que viennent de confirmer les Etats-Unis en levant les derniers obstacles à la signature de l’accord [bilatéral] de libre-échange qui ouvrira aux exportateurs péruviens les portes du plus grand marché du monde.
Tout cela signifie-t-il que le Pérou progresse enfin vers ce développement et cette modernisation tant attendus, comme l’ont fait le Chili, l’Espagne, l’Irlande et tant de pays asiatiques au cours des dernières décennies ? Il importe de tempérer cet optimisme, car si les faits que j’ai soulignés sont encourageants, d’autres montrent que d’immenses difficultés restent à surmonter, si nombreuses et si lourdes qu’elles peuvent encore anéantir les progrès accomplis. Aussi idiot que cela puisse paraître, le sous-développement est l’un des obstacles majeurs à la sortie du sous-développement. Auparavant, le principal problème était le manque de moyens. Aujourd’hui, les moyens sont là, mais il manque les projets, les infrastructures, les ingénieurs et les cadres pour en faire bon usage. Le canon minero (pourcentage des recettes de l’exploitation minière reversé directement aux municipalités et gouvernements régionaux) a transféré aux autorités locales des sommes parfois considérables (des dizaines, voire des centaines de millions de dollars), qu’elles ne sont pas en mesure de mettre à profit par manque de programmes et de personnel qualifié. Ce qui fait que cet argent est gaspillé en dépenses exagérées et que la corruption fait rage.
Un des aspects les plus négatifs du Pérou aujourd’hui, ce sont les incessantes affaires de corruption dénoncées par les médias et dont plusieurs ont éclaboussé le Parlement, devenu ainsi l’une des institutions les plus discréditées du pays.
Combien de Péruviens bénéficient de façon nette et visible de la prospérité que connaît aujourd’hui le Pérou ? A mon avis, pas plus d’un tiers. Les deux tiers restants n’en profitent guère, parce que les structures traditionnelles, restées quasi intactes, empêchent cette égalité des chances sans laquelle un pays ne peut véritablement progresser, même s’il affiche des données macroéconomiques excellentes et jouit d’élections libres et de la liberté d’expression. L’enseignement public, une véritable catastrophe, condamne un grand nombre de Péruviens à s’engager dans la lutte pour leur avenir avec un handicap insurmontable face à leurs compatriotes des classes moyennes et supérieures ayant reçu une bonne formation scolaire et professionnelle. Et le manque d’infrastructures désavantage inévitablement ceux qui vivent dans les régions de l’intérieur, et plus encore dans le Pérou rural, par rapport à ceux qui habitent dans les villes, mieux, dans une ville côtière, mieux encore à Lima. Le fameux chorreo [littéralement, “écoulement”, métaphore du robinet du progrès qui irait arroser jusqu’aux classes défavorisées] ne parvient qu’au compte-gouttes dans ces franges de la société péruvienne, ce qui bien évidemment démoralise et exaspère les millions de pauvres qui entendent parler d’une situation exceptionnellement bonne pour le pays et se sentent exclus de cette manne supposée. C’est cela qui explique en grande partie l’agitation sociale incessante (grèves, barrages routiers, occupation de locaux) qui fait le quotidien du Pérou, tant dans la capitale qu’en province.
Malgré tout, je dois reconnaître que ces deux mois que je viens de passer au Pérou m’ont donné bien plus d’espoir que mes séjours précédents. Ce sentiment n’est pas tant dû aux bonnes statistiques qu’à la sensation que quelque chose de profond a changé dans la culture du pays. Il faudrait être aveugle pour ne pas s’en rendre compte.

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