Elections législatives : Premier ministre, blocage, coalition… À quoi va ressembler le jour d’après ?

Après avoir laissé planer le suspense dans la journée, Emmanuel Macron a fait le choix de ne pas s’exprimer ce dimanche soir. Et d’attendre que la poussière retombe. « Conformément à la tradition républicaine, il attendra la structuration de la nouvelle Assemblée nationale pour prendre les décisions nécessaires », a indiqué la présidence à l’AFP. Situation inédite sous la Cinquième République : aucune majorité claire pour pouvoir former un gouvernement n’est sortie des urnes à l’issue du second tour des législatives anticipées, ce dimanche 7 juillet.

Le Nouveau Front populaire obtient une petite majorité de députés à l’Assemblée nationale (entre 177 et 192 sièges, selon les projections d’Ipsos/Talan pour France Télévisions, Radio France, France 24/RFI et LCP Assemblée nationale), juste devant le camp présidentiel (entre 152 à 158) et le Rassemblement national (138 à 145), pourtant donné favori pendant la campagne. Ni véritable majorité, ni opposition donc, du jamais vu depuis 1958.

Cette situation pourrait ouvrir une période plus ou moins longue de flottement et mettre à l’épreuve la solidité de nos institutions. Sans doute faudra-t-il attendre l’ouverture de la nouvelle législature et l’installation des députés la semaine prochaine pour y voir plus clair.

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L’hypothèse d’un gouvernement d’extrême droite définitivement exclue

Jordan Bardella ne sera pas Premier ministre. Vers 20h30, le président du Rassemblement national a pris la parole pour acter la défaite de son parti, tout en saluant la poussée historique du RN, insuffisante toutefois pour enfoncer les portes du pouvoir. Dans les derniers jours de la campagne, plusieurs responsables RN, dont Marine Le Pen, avaient évoqué le ralliement éventuel de plusieurs députés LR pour élargir leur assise et atteindre un seuil de gouvernabilité. Mais à au moins 144 sièges de la majorité absolue (fixée à 289), en tenant compte des plus hautes estimations, ce scénario est désormais définitivement compromis.

Une période de flottement

Rien dans la Constitution n’oblige le président de la République à choisir son Premier ministre au sein de la majorité. Néanmoins, la menace d’une motion de censure est un aiguillon suffisamment prégnant pour contraindre sa décision. Pour autant, dans la configuration actuelle, celle d’une Assemblée tripartite, aucun bloc n’est en mesure, à lui seul, de faire tomber un gouvernement.

Hypothèse la plus probable à ce stade : le maintien du gouvernement actuel pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, au moins le temps d’assurer les affaires courantes. Suivant la coutume, le Premier ministre, Gabriel Attal, a indiqué qu’il remettrait demain sa démission et celle de son gouvernement au président de la République. Pour autant, il pourrait conserver sa place, ou du moins être immédiatement reconduit afin d’empêcher un vide institutionnel, le temps que la situation à l’Assemblée nationale ne se stabilise et qu’une éventuelle coalition de gouvernement n’émerge.

Interrogé vendredi, en marge de son dernier déplacement de campagne, le chef du gouvernement a indiqué être prêt à assurer la continuité de l’Etat « aussi longtemps que nécessaire ». Ce scénario aurait l’avantage de maintenir une forme de statuquo au moment du coup d’envoi des Jeux olympiques, prévu le 26 juillet.

Au seuil du pouvoir, la gauche risque-t-elle de se fracturer ?

De son côté, la gauche, qui glane le plus grand nombre de sièges dimanche soir, réclame le pouvoir. « Le président doit appeler le Nouveau Front populaire à gouverner », a déclaré Jean-Luc Mélenchon devant ses sympathisants. Le fondateur de La France insoumise s’est exprimé quelques minutes seulement après l’annonce des résultats, grillant la politesse aux chefs de parti ; il sait que l’hégémonie de LFI sur le reste de la gauche est en train de vaciller. Sa formation peut prétendre obtenir entre 73 à 80 sièges dans la nouvelle assemblée, contre 60 à 64 pour le Parti socialiste.

Ce rééquilibrage pourrait créer le remous au sein du Nouveau Front populaire : il faut « de la démocratie » au sein de l’alliance, afin que les partis de gauche puissent « avancer ensemble », a déclaré Olivier Faure, le Premier secrétaire du PS. « Il n’y a pas de paroles extérieures qui viendront s’imposer à nous », a-t-il également taclé, vraisemblablement à l’intention de Jean-Luc Mélenchon. Raphaël Glucksmann, le cofondateur de Place publique, est venu enfoncer le clou, appelant les responsables de gauche à « se comporter en adulte ». Ces différentes prises de paroles, à quelques minutes de la victoire du bloc de gauche, trahissent aussi la fragilité d’une alliance conclue en quatre jours, après une campagne des européennes à couteaux tirés.

Sur TF1, Marine Tondelier, la secrétaire nationale d’EELV, a évoqué la formation d’une coalition, au-delà des seuls rangs du NFP. « La question maintenant est simple : qui, dans les forces républicaines, est prêt à soutenir ce programme ? », a-t-elle interrogé. La députée LFI Clémentine Autain, ouvertement critique à l’égard de Jean-Luc Mélenchon, a appelé les représentants de l’alliance à se réunir lundi pour s’accorder sur un nom à proposer comme Premier ministre à Emmanuel Macron.

Un gouvernement de coalition

Mais le chef de l’Etat pourra-t-il se contenter d’un tel synopsis alors que sa propre majorité a échappé à la déconfiture que lui prédisaient certaines enquêtes d’opinion ? Bien qu’il perde une centaine de députés, le bloc « Ensemble ! » devrait s’en sortir avec 152 à 158 sièges. Dans la fourchette haute, il se rapproche de l’estimation basse pour le NFP (177 sièges). Pour autant, l’hypothèse d’un accord politique global, rassemblant une large partie de la gauche et les macronistes, pour dégager un plateau de gouvernement, apparaît invraisemblable tant ces deux camps se sont affrontés au cours des sept dernières années, sur la question des retraites, de l’immigration ou encore de l’assurance chômage.

Si nos voisins allemands ou italiens sont habitués depuis bien longtemps à de telles coalitions, qui sont souvent le fruit de long mois de négociations, la vie politique française y est totalement étrangère. En outre, quelle personnalité pour accorder les deux camps et prendre la tête d’un tel gouvernement ?

Devant l’impossibilité de dégager une majorité, la piste d’un gouvernement technique, composé de hauts fonctionnaires dépolitisés, a été évoquée par certains commentateurs ces dernières semaines. Dans l’attente des prochaines échéances électorales ou d’une nouvelle dissolution, cette option permettrait de gérer le tout-venant. » Nous vous en parlions dans cet article.

Les LR, clef d’une nouvelle majorité ?

Autre inconnue : le rôle que vont jouer Les Républicains dans la nouvelle assemblée. Traumatisés par le ralliement de leur président Éric Ciotti à Marine Le Pen, et avec lui d’une soixantaine de candidats, les LR devraient contre toute attente sauver leur groupe, profitant largement du barrage républicain. D’après une enquête d’Ipsos/Talan, 70 % des électeurs de gauche se sont reportés sur le candidat LR dans le cadre d’un duel LR-RN, et près de 80 % des électeurs d’Ensemble !

Les élus LR et diverses droites représenteraient 63 à 67 sièges dans la prochaine législature, contre 61 avant la dissolution. Rappelons également qu’ils ont la majorité au Sénat, avec 133 élus. Sous la précédente législature, les députés LR ont pu servir de force d’appoint à la majorité sur certains textes, sans qu’il ne soit jamais vraiment question d’un accord de gouvernement. En sera-t-il toujours le cas ?

Un ralliement aux macronistes mettrait en minorité le Nouveau Front populaire. Xavier Bertrand, le président du Conseil régional des Hauts-de-France, s’est dit favorable à « un gouvernement provisoire de la République ». Inversement, Bruno Retailleau, le chef de file des sénateurs de droite, a estimé sur le réseau social X ce dimanche soir que « seule la droite libre et indépendante » était en mesure de proposer « une véritable alternative pour redresser le pays ».

La « clarification » souhaitée par Emmanuel Macron avec la dissolution attendra encore. Au soir du second tour des législatives, la fracturation politique apparaît plus forte que jamais et les trois blocs qui dominent désormais la vie politique en capacité de se neutraliser mutuellement. Les tractations attendues dans les prochains jours seront déterminantes pour apporter davantage de lisibilité.