Élections américaines: Ce duel résume bien la lutte pour le Sénat

Paul Guyonnet
·Journaliste
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En marge de l'élection présidentielle qui oppose Donald Trump et Joe Biden, le démocrate Jaime Harrison (à gauche) fait trembler le ponte du parti républicain Lindsey Graham dans l'élection pour le Sénat qui les oppose en Caroline du Sud.  (Photo: AFP / Le HuffPost)
En marge de l'élection présidentielle qui oppose Donald Trump et Joe Biden, le démocrate Jaime Harrison (à gauche) fait trembler le ponte du parti républicain Lindsey Graham dans l'élection pour le Sénat qui les oppose en Caroline du Sud. (Photo: AFP / Le HuffPost)

ÉTATS-UNIS - Le gouverneur? Républicain. Le Sénat d’État? Républicain. Le procureur de l’État? Républicain. Le vote pour la présidentielle? Républicain bien sûr, et sans discontinuer depuis quarante ans. Traditionnellement dans la politique américaine, la Caroline du Sud est considérée comme un “red state”, un État acquis au parti à l’éléphant.

Mais en 2020, cette situation pourrait bien connaître de sérieux bouleversements. Certes, à moins d’un retournement de situation considérable -par exemple dû à une participation très importante au vote par correspondance-, Donald Trump devrait remporter les neuf grands électeurs attribués ici au cours de l’élection présidentielle. Mais ce n’est pas tout ce qui se joue ce 3 novembre.

Ce mardi, les Américains votent également pour de nombreux scrutins locaux ainsi que pour renouveler un tiers du Sénat et l’intégralité de la chambre des représentants. Or, depuis plusieurs semaines, une élection dans l’État du sud-est passionne le pays et se montre particulièrement révélatrice des dynamiques à l’œuvre aux États-Unis: la course pour le poste de sénateur de Caroline du Sud que remet en jeu Lindsey Graham face à Jaime Harrison.

En effet, le Sénat est l’un des enjeux subsidiaires majeurs de cet election day outre-Atlantique, puisqu’avec 35 sièges remis en jeu (dont 23 qui étaient occupés depuis six ans par les républicains), les démocrates peuvent récupérer le contrôle de la chambre haute du Congrès après six ans passés en minorité.

Panique dans le camp de Lindsey Graham

En temps normal, personne n’aurait imaginé que Lindsey Graham puisse même être inquiété en Caroline du Sud. La preuve, lors de ses trois précédentes élections au Sénat, il l’a emporté avec dix points d’avance en 2002, puis 15,5 en 2008 et même 17 en 2014. En quand il concourrait pour la chambre des représentants dans les années 1990, ses scores étaient encore plus impressionnants.

Mais 2020 n’est pas une année comme les autres, et le quarantenaire qui le défie dispose de forces qui lui permettent de rêver à un formidable upset, comme disent les Américains en sport au moment de décrire la défaite surprise d’un favori. Car à l’heure où sont écrites ces lignes, alors que les bureaux de vote ouvrent tout juste, le républicain Graham ne mène plus que de deux points dans les enquêtes d’opinion, bien loin de ses premiers scores dans les sondages quand son adversaire était encore inconnu du grand public.

Preuve de la tendance très défavorable au ponte du parti républicain: sa propre attitude. Depuis plusieurs semaines, l’ancien candidat à l’investiture républicaine pour la Maison Blanche (c’était en 2016, du temps où il vilipendait constamment Donald Trump, soit bien avant d’en devenir l’un des principaux défenseurs) multiplie les sorties médiatiques, notamment sur Fox News, pour supplier les supporters de lui faire des dons.

Jaime Harrison, candidat idoine

“Je suis en train de me faire assassiner financièrement. Ils dépensent tout cet argent parce qu’ils me détestent”, déclarait-il par exemple le 24 septembre dernier au micro de la chaîne d’information conservatrice, au milieu d’une semaine où il avait enchaîné les apparitions à l’antenne pour répéter la manœuvre.

Le “ils” que dénonçait Lindsey Graham? Les soutiens financiers du parti démocrates qui se sont unis derrière Jaime Harrison, un afro-américain de 44 ans sans réelle exposition nationale avant cette campagne, devenue la plus coûteuse de l’Histoire du Sénat américain.

Un candidat qui dispose de solides atouts, de son prestigieux parcours universitaire (il est diplômé de la célèbre Yale University) à son ancrage local (il était à la tête de la branche locale du parti démocrate pendant des années), en passant par son parcours en tant que lobbyiste qui lui permet de connaître parfaitement les rouages du système américain.

Surtout, avec sa campagne, il s’attaque au bilan des républicains aux endroits-clés. En promettant un élargissement du système de protection sociale Obamacare, en soutenant la légalisation du cannabis ou en assurant qu’il offrira un vaste soutien à la population pour combattre la pandémie de covid-19 (il a également annoncé avoir perdu un membre de sa famille à cause de la maladie), ses prises de parole semblent faire mouche. Surtout qu’elles sont appuyées par un matraquage médiatique et publicitaire incessant, grâce aux fonds levés.

Un “vieux sud” à l’orée du changement?

Une campagne qui rappelle ainsi sans relâche les retournements de veste de Lindsey Graham. Car après avoir proposé aux républicains d’envoyer Donald “se faire foutre” lors de la primaire de 2016, il est devenu l’homme qui fait le service après-vente de chaque mesure présidentielle.

Il vante le “meilleur président” depuis Ronald Reagan, honneur suprême dans le camp conservateur. Les publicités démocrates n’oublient pas non plus qu’après avoir empêché Barack Obama de nommer un juge à la Cour suprême du fait d’une élection présidentielle à venir, Graham et les républicains ont déroulé le tapis rouge à la nomination express d’Amy Coney Barrett.

Mais la campagne de Jaime Harrison n’est pas que négative, loin de là. Excellent orateur, fin connaisseur d’un État dans lequel il a grandi et très audible auprès d’une population afro-américaine défavorisée et plus marquée qu’ailleurs par les divisions raciales héritées de l’esclavage et de la ségrégation, il réussit toutes ses apparitions.

Dans un “vieux sud” où ces citoyens ont été tenus à l’écart des urnes et des scrutins depuis des années, il fait naître l’espoir d’une conquête démocrate notamment basée sur la diversité. Des percées récentes (Beto O’Rourke dans le Texas, Stacey abrams en Georgie, Andrew Gillum en Floride et donc Jaime Harrison en Caroline du Sud) vont en tout cas dans ce sens.

À la veille du scrutin, les analystes donnaient généralement entre un et trois sièges d’avance aux démocrates au Sénat dans leurs prédictions. Une chose est sûre: si Jaime Harrison renverse Lindsey Graham, ce sera un excellent signe pour le parti de Joe Biden.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.