Élections américaines: Joe Biden élu face à Donald Trump mais avec les mains liées

Lucie Oriol
·Journaliste au HuffPost
·8 min de lecture
Joe Biden s'exprimant le mercredi 4 novembre depuis Wilmington dans le Delaware (AP Photo/Carolyn Kaster) (Photo: ASSOCIATED PRESS)
Joe Biden s'exprimant le mercredi 4 novembre depuis Wilmington dans le Delaware (AP Photo/Carolyn Kaster) (Photo: ASSOCIATED PRESS)

ÉTATS-UNIS - Il aura donc fallu près de quatre jours après le passage des Américains aux urnes pour que le résultat de l’élection présidentielle soit enfin connu. Ce samedi 7 novembre, alors que la Pennsylvanie effectuait ses derniers comptes, Joe Biden a été donné vainqueur face à Donald Trump. Quand bien même le démocrate se voit confirmer à la Maison-Blanche, ce succès n’en demeurerait pas moins une victoire à la Pyrhus. Au sens, où elle se fait au détriment de lourdes pertes et ne constitue pas un aller simple pour une présidence sereine.

Comme l’explicite si bien le magazine Time, Joe Biden, même élu, s’apprête à gouverner l’Amérique de Donald Trump. Car loin de la vague bleue un temps espérée par les démocrates, les résultats du scrutin de ce 3 novembre laissent apparaître un pays plus polarisé que jamais. La victoire de Trump en 2016 face à Hillary Clinton n’a jamais été un accident de l’Histoire. Quatre ans plus tard, Joe Biden a bel et bien enregistré un record de voix inégalé en 120 ans de démocratie aux États-Unis (près de 75 millions), mais Donald Trump a lui aussi augmenté son capital électoral de près de 8 millions de voix en quatre ans.

La gestion catastrophique -le pays a enregistré plus de 230.000 morts- au niveau fédéral de la crise sanitaire du covid-19 n’a rien changé: les voix en faveur de Donald Trump ont augmenté de 4% dans les comtés qui ont enregistré le plus de morts liés au coronavirus. Au Texas et en Floride, les deux États qui comptent également le plus de décès, le président sortant a obtenu sans coup férir la majorité.

Or nombreux étaient les observateurs à penser que dans ces deux États, Joe Biden pouvait créer la surprise en captant l’électorat âgé alors que selon le CDC, les plus de 65 ans représentent 80% des décès enregistrés aux États-Unis pour cause de Covid-19. De fait Trump a perdu du terrain chez les plus âgés mais il en a gagné chez les minorités de couleurs et chez les femmes.

Selon des sondages de sortie des urnes relayés notamment par le New York Times, les électeurs ayant comme première inquiétude la pandémie ont voté en faveur de Joe Biden, quand ceux s’inquiétant pour l’économie et les emplois ont préféré Donald Trump.

“Le soi-disant scandale moral autour de la présidence de Trump n’a produit aucun changement de fond dans son soutien républicain. En fait, il a élargi sa base parmi les électeurs blancs. Trump continue de s’épanouir à l’intersection de l’avidité, de l’égoïsme et du racisme”, dénoncé Eddie Glaude, professeur à l’université de Princeton.

Pieds et poings liés au plan législatif

Le trumpisme est donc là pour durer, dans la population comme dans les instances dirigeantes. Si les démocrates gardent la Chambre des représentants sous bonne garde (208 élus contre 190), il est à l’heure actuelle difficile de dire s’ils arriveront à renverser le Sénat, jusqu’ici dominé par les républicains. Cet état de grâce avec un alignement des chambres, dont Barack Obama avait bénéficié les deux premières années de sa présidence, Joe Biden pourrait donc en être privé au moins jusqu’aux prochaines élections de mi-mandat en 2022 .

Sur ce plan-là, le parti républicain, qui a fait face à une minivague bleue il y a deux ans, a créé la surprise. Le “GOP” a gardé ses fiefs dans le Texas et la Floride, où il a matérialisé à nouveau sa percée chez l’électorat latino, trop souvent essentialisé comme démocrate.

Or comme Le HuffPost l’écrivait déjà le 1er novembre, une majorité au Congrès est un préalable à tout changement profond et pour résolument tourner la page de quatre années de Donald Trump. Sans majorité dans les deux chambres, impossible d’envisager par exemple un élargissement de la Cour suprême, où les conservateurs disposent d’une large avance grâce entre autres à la récente nomination d’Amy Coney Barret.

Sur le plan économique aussi, l’administration Biden devra naviguer à vue. “Le résultat le plus probable est le contrôle divisé de la Maison-Blanche et du Congrès (les républicains conservant le contrôle du Sénat), la paralysie de la politique budgétaire et donc une dépendance continue à l’égard de la Fed comme principal soutien non seulement de l’économie américaine, mais de l’ensemble de l’économie mondiale”, prédisait déjà mercredi l’historien économique Adam Tooze dans Foreing Policy.

Sur le plan international, impossible non plus d’envisager une normalisation des relations avec la Chine, tout comme la mise en place du plan de 1700 milliards de dollars promis par Joe Biden afin que le pays atteigne d’ici 2050 la neutralité carbone. Les décrets présidentiels pourraient toutefois permettre à Washington de réintégrer l’accord de Paris sur le climat.

Nul doute que le démocrate évitera les déclarations à l’emporte-pièce de son prédécesseur, mais une certaine idée du leadership américain mondial se transforme désormais en voeu pieux.

Des partis de plus en plus polarisés eux aussi

Face à ce qui s’annonce comme un chemin de croix, les soutiens de Joe Biden veulent croire en sa capacité à rassembler ainsi qu’à ses décennies passées à Washington, et dont il connaît bien les rouages. Mais il paraît bien improbable que cette souplesse suffise à temporiser l’antagonisme de la vie politique. “Malgré son profil plutôt centriste, Joe Biden ferait face à une opposition chauffée à blanc par quatre années de trumpisme qui laissent des traces. Même en déployant des trésors de diplomatie, l’administration Biden aura fort à faire pour convaincre les républicains de coopérer sur une base bipartisane”, écrit Soufian Alsabbagh, contributeur régulier du HuffPost et spécialiste de la politique intérieure des États-Unis.

De fait, une partie du camp démocrate, incarné notamment par Elizabeth Warren ou Bernie Sanders, va continuer de pousser vers la gauche, alors que le camp républicain devrait rester lui aussi en grande partie acquis à Donald Trump, son meilleur VRP. “Ces derniers auront une prime certaine à l’inaction, de manière à vider le bilan du futur président Biden de toute substance”, estime encore le spécialiste.

Gage que le fossé est bien infranchissable entre les deux camps, une étude du Pew Center Research dont les résultats sont parus en 2019 a montré que sur les trois années précédentes, le degré d’animosité d’un camp envers l’autre avait cru considérablement. Pas moins de 55% des républicains estiment que les démocrates sont plus immoraux que le reste de la population. Quand seulement 15% des démocrates estiment possible de qualifier “d’éthique et d’honnête” la gouvernance des républicains. Si l’influent sénateur républicain Lindsey Graham a promis de valider le cabinet du nouveau président élu,

Donald Trump dans le dos

Cette division, Donald Trump aura tout intérêt à l’entretenir ces quatre prochaines années. Battu en 2020, le magnat de l’immobilier, qui n’a toujours pas reconnu sa victoire et n’a eu de cesse d’agiter les accusations de fraude, pourrait très bien se représenter en 2024. D’ici là, le républicain aura le champ libre pour continuer à attiser la suspicion et enchaîner les fake news. La recette fonctionne et essaime, comme le démontre l’élection de Marjorie Taylor Greene, pro-Trump proche des complotistes QAnon, au Congrès.

De nombreux observateurs estiment d’ailleurs que sans l’épidémie de coronavirus, Donald Trump aurait été réélu sans coup férir. Or ce dernier à toutes les raisons d’espérer que d’ici quatre ans, l’épreuve sanitaire aura été oubliée. Il pourra également compter sur les colères et la mobilisation des nombreux groupes et milices d’extrême droite qui le soutiennent. Les manifestations pour cesser le décompte des voix n’en sont qu’un exemple.

Les racines du trumpisme sont profondes, soulignait à juste titre l’historienne Sylvie Laurent sur France Inter mercredi. “Donald Trump c’est le bout de la chaîne d’une longue construction historique donnant le sentiment aux Américains qu’ils sont une tribu menacée. Et lui, c’est le candidat tribal, celui qui va protéger les siens contre les autres.” La binette démocrate promet à Joe Biden et Kamala Harris de nombreuses ampoules.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.