El Reino : "Si on ne descend pas dans la rue pour y mettre le feu, au moins on peut faire un film"

Emilie Schneider - Propos recueillis à Paris le 4 avril 2019

Comment vous est venue l'idée de El Reino ?

Rodrigo Sorogoyen : Chaque jour, de nouveaux cas de corruptions sont révélés en Espagne dans les médias. Et c'est à ce moment-là qu'Isabel Peña [co-scénariste du film, NDLR] et moi cherchions le sujet de notre nouveau film. Nous nous sommes dit que c'était incroyable qu'aucun film ne se soit emparé de ce sujet alors qu'il est fascinant, ces hommes le sont aussi. Nous avions donc ce sujet jamais traité dans le cinéma espagnol et ces personnages très intéressants car nous ne les comprenions pas. Nous voulions les entendre mais sans les excuser pour autant. Et enfin nous voulions faire quelque chose pour faire bouger les choses. Si on ne descend pas dans la rue pour y mettre le feu, au moins on peut faire un film.

Le film est-il un mix de plusieurs scandales ou avez-vous pris la corruption comme toile de fond pour broder autour ?

Il y a l'affaire Gürtel [affaire politico-financière espagnole autour d'un réseau de corruption lié au principal parti de droite, le Parti populaire (PP), NDLR] qui sert un peu de base, à partir de laquelle nous avons ajouté d'autres choses.

La particularité du film est de tout voir à travers le regard de son personnage principal. N'aviez-vous pas peur de créer de l'empathie pour un tel personnage ? 

C'est ce qu'on cherchait, c'était notre objectif. On avait plutôt peur que le spectateur ne s'identifie pas à lui. Et je pense qu'on y est parvenu.

Aviez-vous des films en tête quand vous vous êtes lancé dans le projet ? On pense notamment à The Social Network, non pas pour le sujet mais pour le rythme très rapide...

Oui, il y a une multitude de références, certaines pour le rythme, d'autres pour l'image, d'autres pour le scénario. Il y a trois films vraiment importants : Les Hommes du Président, Révélations de Michael Mann et Conversation secrète.


Pourquoi décider de faire d'une telle histoire un thriller et non un drame ?

Le drame est déjà contenu dans le personnage. Le spectateur a l'impression qu'on lui raconte une histoire mais de manière sous-jacente, c'est le drame de cet homme qui est narré. C'est une façon de raconter l'histoire de cet homme de manière plus efficace, le spectateur peut plus facilement s'identifier à un personnage dont le conflit n'est pas intérieur. Là, le personnage est confronté à des obstacles extérieurs, il y a une menace autour de lui qui embarque le public. 

Le film est clairement composé de deux parties, une première centrée sur les dialogues, une seconde sur l'action.

J'adore jouer avec les structures. Dans mon premier film, Stockholm, il y avait déjà deux moitiés distinctes. Dans mon prochain aussi, les choses basculent à la moitié. Si on commence trop tôt avec le thriller, ça n'est pas intéressant à mon sens. Là, tu ne sais pas où le film te mène et ça me plaît beaucoup en tant que spectateur. Ça nous permettait aussi de raconter l'environnement de ce personnage avec plus de temps, d'apprendre à le connaître. Je suis toujours préoccupé par la vraisemblance et le réalisme. Quand la vie de cet homme est menacée, ça fonctionne plus sur le spectateur car il a le contexte et de l'empathie pour lui.

Le Club 300 AlloCiné aime "El Reino" !

Revenons sur deux scènes en particulier, la scène du balcon où deux personnages dialoguent, suivis par la caméra qui entame un mouvement de grue, donnant l'impression qu'elle flotte dans les airs, et le plan-séquence de la fête. Comment vous y êtes-vous pris ?

Je peux ? [Il dessine un croquis sur notre carnet, NDLR] Les personnages sortent par une fenêtre, la caméra par une autre fenêtre. À l'extérieur, il y a une énorme plateforme avec un opérateur qui récupère la caméra, accompagné d'un preneur de son et d'un éclairagiste. On a ensuite effacé le trucage en post-production. Voilà, j'adore cette séquence.

Quant à l'autre, c'est un plan-séquence de dix minutes. On a répété sans cesse. En y repensant, je me suis dit que j'étais inconscient. C'est très compliqué à obtenir car avec les répétitions, on a l'image et le jeu des acteurs qui sont au point mais au final, on peut se retrouver avec quelque chose de correct mais pas de forcément brillant. C'est surtout pour Antonio de la Torre que c'était compliqué. Si tous les éléments autour de lui fonctionnent mais que lui n'est pas au top, le spectateur se demande pourquoi tu fais un plan-séquence. Une telle prise de vue est réussie quand le spectateur ne la remarque pas. 


Roberto Álamo et Antonio de la Torre dans "Que Dios Nos Perdone"

En parlant d'Antonio de la Torre que vous aviez déjà dirigé dans Que Dios Nos Perdone, c'était une évidence pour vous de faire à nouveau appel à lui ?

Quand j'ai fait Que Dios Nos Perdone avec Roberto Álamo et Antonio de la Torre, je me disais "je suis le réalisateur le plus chanceux du monde car je travaille avec deux monstres". Je suis devenu très ami avec eux. Antonio jouait un bègue mais toutes les récompenses étaient raflées par Roberto. Toutes les critiques saluaient sa prestation parce qu'il était, en partie, moins connu. C'est comme si le génie d'Antonio était devenu une norme. Personne ne s'est vraiment rendu compte qu'il jouait un bègue et que c'était de la pure composition. Je crois que je voulais rendre visible son talent, lui rendre la reconnaissance qu'il n'avait pas eu. Et j'ai réussi puisque pour la première fois, il a reçu le Goya du meilleur acteur. Avec Isabel, on a écrit le film pour lui. Au final, en terme de caractère (pas au niveau de corruption bien sûr), Antonio est comme son personnage : charismatique.

Comment se déroule votre collaboration avec Isabel Peña ? Vous écrivez ensemble depuis longtemps.

J'avais écrit un premier scénario seul et le processus m'avait plu. Mais quand je me suis attelé à Stockholm, qui repose sur deux personnages, un homme et une femme, je me suis dit que ce serait intéressant, amusant et surtout pertinent d'avoir une femme comme partenaire d'écriture. On s'était rencontré sur une série télévisée et on avait sympathisé. On s'est lancé sur Stockholm sans savoir où ça nous mènerait et finalement, ça a si bien fonctionné qu'on a continué. Nos liens se sont renforcés et on a enchaîné avec Que Dios Nos Perdone. Finalement, on est un couple d'écriture, indiscutable et indissociable. Elle aime que je dirige ce qu'elle écrit et moi je trouve qu'à deux, nous avons une vision complète. Elle est brillante quand il s'agit des détails, moi je suis capable de voir le général.


Rodrigo Sorogoyen entouré de ses acteurs sur le tournage de "El Reino".

C'est important pour vous d'écrire vos propres films ? 

J'ai eu beaucoup de propositions, de scénarios originaux ou d'adaptations mais rien ne m'intéressait. (Rires) Je crois que le problème vient de moi. J'ai besoin que l'idée vienne de moi. Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose.

Vous recevez beaucoup de propositions de l'étranger, notamment des États-Unis ? 

Depuis le court-métrage Madre, qui a été nommé aux Oscars, oui. Mais pas pour un projet précis, j'ai rencontré des agents, assisté à des réunions mais il n'y avait rien de concret. Quand je rentrais dans une salle de réunion, je me disais "mais... je n'ai pas envie d'être ici, je veux travailler à un projet qui m'est propre". Ce monde ne m'intéresse pas. Je voudrais poursuivre ma carrière en France. Mon prochain film est une co-production avec la France d'ailleurs, tourné dans les Landes. Et le suivant aussi le sera je pense car, bien que tourné en Espagne, il aura deux protagonistes français.

Vous avez vécu en France et vous parlez français. Pourquoi cet attachement à ce pays ?

J'ai fait un Erasmus ici et mon ex vit à Paris. Donc je suis venu souvent ici. J'ai étudié le français à l'école aussi, au lieu de l'anglais. Et je préfère la culture française à la culture anglo-saxonne. J'admire Jacques Audiard, François Ozon, ... Ozon, c'est comme Fincher, j'adore la moitié de sa filmographie et je déteste l'autre. (Rires) Je suis tombé amoureux de son cinéma quand j'ai vu 5x2 et Le Temps qui reste.

Merci à Pascale Fougère pour la traduction