Egypte: 50 ans après, le barrage d'Assouan est toujours contesté

Hager HARABECH
·4 min de lecture

"Avant, nous utilisions des lampes à huile", se souvient Abdel Hakim Hassanein, reconnaissant l'utilité du Haut barrage inauguré il y a cinquante ans à Assouan dans le sud de l'Egypte mais contesté encore aujourd'hui pour son coût humain, écologique et géopolitique.

Selon cet ouvrier de 68 ans, dont la maison surplombe le Nil dans le quartier de Messi Tod à Assouan, "les trois quarts des gens ici travaillent au barrage".

L'ouvrage monumental de béton et d'acier en forme d'arc de cercle a été voulu par le président Gamal Abdel Nasser pour réguler les crues du fleuve et pour assurer à l'Egypte l'indépendance agricole et électrique.

Situé à environ 700 kilomètres au sud du Caire, le site sous haute surveillance reçoit quelques heures par jour des curieux venus admirer l'édifice de 111 mètres de hauteur et de 3.600 mètres de longueur, qui a nourri le roman national égyptien.

Pour le géographe et expert en souveraineté alimentaire Habib Ayeb, le barrage d'Assouan constitue un "acte hydropolitique très important" qui a "offert un sursis aux Egyptiens en leur donnant suffisamment d'eau (...) et en les protégeant des aléas des crues".

Dans ce pays où 97% de la population sont concentrés sur seulement 8% du territoire --le long du Nil principalement--, le barrage a révolutionné l'irrigation.

Parallèlement, il a permis l'électrification du pays. Il générait 50% de l'électricité produite en Egypte dans les années 1970, mais seulement 6% actuellement selon l'ONG Initiative égyptienne pour les droits personnels.

- Terres submergées -

Mais il a aussi causé d'irréversibles dommages.

Si la campagne internationale menée par l'Unesco dès 1960 a pu sauver des dizaines de monuments dont les temples d'Abou Simbel --construits il y a près de 3.300 ans-- et de Philae, la mise en eau en 1964 a entraîné la submersion des terres de la principale minorité ethnique d'Egypte: les Nubiens.

Pour le militant nubien Fawzi Gayer, le Haut barrage est un "symbole d'oppression".

Ce quinquagénaire habite Abou Simbel al-Tahgir ("déplacement" en arabe), un village où sa famille a été relocalisée peu avant sa naissance, à 45 km au nord d'Assouan, sur des terres arides.

"On parle d'une communauté à l'identité nilotique (...) Et on nous a jetés dans les entrailles du désert", déplore-t-il.

La construction d'un premier barrage moderne à Assouan, édifié sous le protectorat britannique, avait donné lieu à plusieurs vagues d'évacuations (1902, 1912, 1933). Mais les évacuations ont culminé dans les années 1960 avec plusieurs dizaines de milliers de personnes déplacées, selon les associations.

"Des enfants de ma génération en sont morts à cause du choc" et de maladies, ajoute le militant, ému.

Réclamant de longue date un "droit de retour", les Nubiens ont obtenu en 2014 l'inscription de cette revendication dans la Constitution égyptienne, mais aucune mesure concrète n'a été prise dans ce sens.

- "Bombe politique" -

En outre, l'immense lac Nasser (500 km de longueur sur 10 km de largeur), capable de contenir plus de 165 km3 d'eau, a bouleversé l'écosystème du fleuve.

Sa rétention du limon a appauvri les sols en aval, entraînant indirectement leur pollution en raison de l'usage accru d'engrais chimiques.

Mais M. Ayeb estime que l'ouvrage s'est surtout "révélé être une bombe politique" à retardement pour la vallée du Nil.

En effet, le fleuve, qui coule sur quelque 6.000 kilomètres du sud au nord, sert de source d'approvisionnement en eau et en électricité pour une dizaine de pays d'Afrique de l'Est.

Depuis une dizaine d'années, Le Caire, Khartoum et Addis Abeba ferraillent autour de la construction lancée en 2011 par l'Ethiopie du grand barrage de la Renaissance (Gerd), qui doit devenir la plus grande construction hydroélectrique d'Afrique.

L'Ethiopie considère l'ouvrage essentiel à son développement mais l'Egypte craint une réduction du débit du fleuve, dont elle dépend pour 97% de son approvisionnement en eau (irrigation, potable).

Selon l'expert, "la rupture entre Addis Abeba et Le Caire a été créée par le barrage d'Assouan".

En réservant sans partage la gestion du fleuve à l'Egypte, le Haut barrage d'Assouan a tué dans l'oeuf le possibilité d'établir le "bassin du Nil comme cadre de gestion d'un bien commun", affirme M. Ayeb.

hha/emp/vl