Comment la culture peut devenir un moteur de la transition énergétique

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La culture, un secteur clé pour la transition écologique (Photo : STEPHANE DE SAKUTIN/AFP via Getty Images) (STEPHANE DE SAKUTIN via Getty Images)

Le secteur culturel occupe une position à part dans l'économie française, de par son mode de financement et son rôle très spécifique. Cela ne l'exonère cependant pas de la nécessité de muter pour répondre à l'urgence climatique, bien au contraire. Le think tank The Shift Project réfléchit ainsi à des propositions pour impulser la transformation de ce secteur-clé.

Lorsqu'il est question d'écologie, de réchauffement climatique et de la nécessaire transition énergétique que doit engager notre système économique et social, la culture n'est pas forcément le premier secteur qui vient en tête. Moins directement associée aux thématiques environnementales que le secteur aérien par exemple, elle peut cependant jouer un rôle essentiel dans le changement.

Le think tank The Shift Project, qui planche actuellement sur un grand plan de transformation de l'économie française, considère ainsi la culture comme un secteur-clé. “À bien des égards, elle peut être moteur, et assez rapidement, car elle est en interaction forte avec de nombreux autres secteurs”, souligne ainsi Samuel Valensi, auteur et metteur en scène de théâtre, et l'un des deux responsables du chantier “culture” dans le cadre des travaux du Shift Project.

“La culture fait fonctionner la commande publique”

Les leviers d'actions sont multiples. “Déjà, la culture est très subventionnée, elle fait fonctionner la commande publique de manière directe ou indirecte, rappelle Samuel Valensi. Par ailleurs, elle est la troisième cause de mobilité des Français, donc on sait qu'on a un rôle particulier là-dessus. Enfin, la culture occupe plus de la moitié de la bande passante du numérique, en termes d'usage. Sur cet axe-là aussi, elle peut être utilisée comme moteur.”

En s'appuyant sur un groupe restreint d'experts provenant de différents domaines, le Shift Project a donc échafaudé un plan de bataille pour le secteur culturel. “Nous avons mis en place une typologie de mesures pour s'adresser au plus grand nombre, à toutes les échelles, depuis les décideurs politiques jusqu'aux artistes, en passant par l'ensemble des métiers qui forment vraiment le gros de l'écosystème, ceux qui contribuent à la production et à la diffusion des œuvres”, pose ainsi Anaïs Roesch, chargée de projet au sein du think tank.

Des mesures immédiatement applicables

Parmi les quatre types de mesures identifiés, les plus immédiatement applicables sont dites “transparentes”. “Ce sont les plus simples à mettre en place, les moins douloureuses, des mesures qui permettraient de réaliser des économies, explique Anaïs Roesch. Par exemple, au niveau d'un tournage, ça peut être de rentrer dans un système d'économie circulaire, de location, plutôt que d'acheter du neuf.”

En opérant des changements marginaux, ces mesures transparentes pourraient permettre des effets de grande ampleur. “Réduire ou supprimer l'alimentation carnée pour les équipes et l'accueil d'un festival, ça a un impact immense, illustre Samuel Valensi. On peut être sur des échelles de 100 000 ou 200 000 personnes, les impacts en termes d'émissions de CO2 sont gigantesques, alors qu'a priori, ça fait plutôt faire des économies aux prestataires, à l'organisateur et peut-être même au public.”

Entraîner d'autres secteurs d'activité

Dans la même optique de changements à court terme, le Shift Project a également imaginé des mesures “positives”, qui pourront entraîner d'autres secteurs économiques dans leur sillon.”Typiquement, la rénovation thermique de tous les bâtiments de la culture, énonce Samuel Valensi. C'est un circuit de bâti qui est énorme et sur lequel on a la main, puisque c'est l'état qui conditionne le sujet. Il y a un appui potentiel assez fort, d'autant plus intéressant qu'on va créer des métiers et des besoins de formation, dans le secteur de l'énergie.”

Un autre exemple renvoie à la question de l'approvisionnement en nourriture des événements de grande ampleur comme les festivals. “Si en plus de demander une alimentation décarnée, on la demande locale, de saison et biologique, on peut créer de l'emploi local dans une agriculture responsable”, avance Samuel Valensi. “Cela va avoir un impact sur toute la chaîne de production qu'il y a autour, les agriculteurs, les services de distribution, etc.”, complète Anaïs Roesch.

“La culture n'est pas un secteur qui va nécessiter une contraction comme le secteur aérien”

Comme pour beaucoup d'autres secteurs d'activité, l'ambition de sortir de la dépendance aux énergies fossiles passe cependant par des changements plus profonds. Parmi les propositions du Shift Project figurent ainsi également tout une série de mesures dites “offensives”, “qui vont avoir un impact sur la structuration des activités et qui vont réorganiser l'emploi”. Avec l'objectif affiché de protéger ce secteur des coupes franches.

“Dans l'ensemble du plan de transformation, la culture est pour nous fondamentale, ce n'est pas un secteur qui va nécessiter une contraction comme le secteur aérien, précise ainsi Anaïs Roesch. C'est un domaine qui est déjà fragile. Et en temps d'arbitrages, de contrainte budgétaire et de contraintes physiques à venir, il risque d'en payer les frais plus rapidement que d'autres secteurs où il y aura des intérêts très forts qui vont être défendus”

Mutualisation des tournées, réduction des déplacements

Les mesures offensives préconisées par le think tank sont donc “ambitieuses et radicales”, comme le détaille Anaïs Roesch : “Nous allons recommander de réduire les flux internationaux, les circulations, explique la chargée de projet. Ça peut passer dans le spectacle vivant par une mutualisation des tournées, dans les arts visuels par une réduction des circulations internationales pour les métiers de commissaires d'exposition, etc. Pour les artistes, l'idée n'est pas de faire moins de résidences, mais plutôt d'allonger les durées de création à l'étranger.”

“Pour les festivals, on peut imaginer imposer des quotas de programmation plus locale ou faire sauter les clauses qui stipulent qu'un artiste n'a pas le droit de se produire dans une zone géographique proche dans les temps précédents et suivants, complète Samuel Valensi. On se dit qu'il vaut mieux rentrer dans des logiques où les festivals ne sont plus vraiment des événements ponctuels qui drainent beaucoup de monde, mais plutôt des événements organisés sur des temps longs et étalés sur des territoires, avec des étapes tous les 50 ou 100 km et des jauges réduites”.

Une offre culturelle plus diversifiée

L'objectif est de réduire les déplacements sans amputer l'offre culturelle. “Il faut mettre en place un processus de ralentissement, mais qui ne soit pas un processus de réduction de la création, confirme Anaïs Roesch. L'idée, c'est plutôt de créer et de diffuser autrement.” L'adoption d'une telle démarche aurait également pour effet d'encourager une plus grande diversité culturelle.

“Le mode de fonctionnement actuel favorise la dimension commerciale, note ainsi Anaïs Roesch. Les grands noms, les films à gros budget, etc. étouffent une certaine partie de la production culturelle. A travers le modèle que nous proposons, l'idée c'est aussi de laisser respirer et mieux distribuer les financements publics vers d'autres types de création.”

Comment lutter contre Amazon ?

“Cela pourra aussi consister à revaloriser certains métiers, ajoute la chargée de projet. Par exemple, dans le livre, on réfléchit à des réglementations qui interdiraient la distribution à domicile des livres en moins de trois jours. Ce type de mesure pourrait remettre les libraires sur un pied d'égalité vis-à-vis de structures comme Amazon. Toujours dans le domaine du livre, on essaie de trouver le moyen de ralentir la surproduction et la destruction, parce que les chiffres disent que près d'un cinquième des ouvrages produits sont détruits sans avoir circulé.”

Pour donner de l'efficacité à ces mesures offensives, la puissance publique devra nécessairement revoir ses mécanismes de subventions, par exemple en les conditionnant à un système de bonus/malus. “On s'inspire ici du bonus qui a été mis en place par le CNC pour ce qui est de la parité, précise Samuel Valensi. Si la parité hommes/femmes est respectée sur un plateau, des aides sont attribuées, nous pensons qu'il va falloir assez vite rentrer dans ce type de logique pour ce qui concerne l'écologie.”

Le numérique à double tranchant

La dernière catégorie de mesures imaginées par le Shift Project est de type défensif. “Ce sont des mesures qui sont plus dans l'anticipation et qui intègrent une logique de renoncement, prévient Anaïs Roesch. Par exemple, liées à la question du numérique. Si on veut que notre trajectoire bas carbone soit cohérente, on va devoir renoncer à des ruptures technologiques à venir qui vont à l'encontre de cette trajectoire, par exemple la 5G, par exemple les technologies qui sont en train d'être développées autour du cinéma en réalité virtuelle (VR).”

“La position de la plupart des acteurs culturels est de voir dans le numérique beaucoup d'opportunités, rappelle Samuel Valensi. Ce n'est pas forcément faux, mais il faut vraiment prendre en compte la question de la sobriété numérique nécessaire.” Ainsi, le débat sur les formats de la vidéo en ligne va devoir s'ouvrir. “Il y a une étude récente de Sandvine sur l'impact de l'internet qui montre que le différentiel de poids de données entre la HD en 1080 pixels et la 8K est de l'ordre de 1 à 100”, indique le metteur en scène.

Un frein à l'internationalisation ?

“Le numérique, c'est déjà à peu près 4% des émissions de gaz à effet de serre, poursuit Samuel Valensi. Quelle va être la trajectoire si on massifie ces échanges de données ? Le problème se pose aussi pour la VR, qui repose sur des technologies qui ne sont pas sobres du tout. Il faut être lucide sur certaines opportunités qui paraissent merveilleuses pour revivre la culture comme avant, mais qui ne sont pas sans externalités.”

Réduire les émissions de CO2 du secteur implique-t-il donc de rompre avec la logique d'internationalisation de la culture ? “Dans la plupart des domaines culturels, il y a toujours l'idée d'aller dans le plus d'endroits possibles, le plus loin possible, pour être finalement reconnu dans son propre pays, expose Anaïs Roesch. Dans notre logique globale de relocalisation, on essaie aussi un peu de changer cet esprit-là.”

“Les solutions sont collectives”

“Bien sûr, ça ne veut pas du tout dire de réduire notre champ de pensée, ni de fermer les frontières, ajoute la chargée de projet. Mais on cherche simplement d'autres moyens de continuer à faire circuler les idées, à partager notre créativité, notre patrimoine, c'est vraiment le rôle de la culture. C'est valable dans d'autres domaines et on le voit avec le Covid, l'idée n'est pas de ne plus être dans l'international, mais bien de créer de nouvelles solidarités internationales, parce que les solutions sont collectives.”

Dans cette quête de solutions, la culture a aussi la responsabilité de défricher les imaginaires. “Certains ont un peu de mal à l'admettre parce que ça leur paraît assez lointain, mais par exemple il n'y aurait sans doute pas eu la conquête spatiale et l'imaginaire qui lui est associé sans Hugo, Verne, Méliès ou Hergé, glisse Samuel Valensi. Je pense qu'il y a sûrement quelque chose à faire de cet ordre-là pour la transition écologique.”

Vers un changement de paradigme esthétique ?

“Le chorégraphe Jérôme Bel, qui fait partie des experts que nous avons interrogés, nous parlait de changement de paradigme esthétique, c'est-à-dire que notre regard doit se porter sur d'autres choses et être plus complet, théorise Anaïs Roesch. Il nous a dit qu'il n'est lui-même plus en mesure d'apprécier une œuvre si la manière dont elle a été produite va à l'encontre de certaines valeurs. Il faut intégrer dans notre appréciation tout ce qui fait l'oeuvre.” Un vaste chantier, qui concerne chacun d'entre nous dans sa subjectivité...

Pour l'heure, ce sont des éléments beaucoup plus concrets qui vont être mis en avant par le Shift Project. “On va rendre une première version de notre plan de transformation de l'économie française début juillet, annonce Anaïs Roesch. Elle sera débattue, discutée durant l'été, pour ensuite aboutir à une version finale en septembre, qui intégrera tous les retours que nous aurons. Cette phase de débat va nous permettre de tester nos idées et leur degré d'acceptabilité.” Pour que les choses changent vraiment, en effet, il va falloir que tout le monde soit sur la même longueur d'ondes.

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