Sur la drogue, le reboot de "Gossip Girl" n'échappe pas aux incohérences

·6 min de lecture
Le casting de
Le casting de

SÉRIES - Harcèlement scolaire, mépris social, diktats de la beauté... Diffusée dans plus d’une cinquantaine de pays entre 2007 et 2012, la série pour ados Gossip Girl revient ce mardi 23 novembre, chez nous en France sur Warner TV, à l’occasion d’un reboot qui, dans les faits, semble vouloir faire table rase des vestiges honteux qui ont fait son succès.

Plus de “slut-shaming” ni de rivalités dégradantes entre femmes. Le casting, lui, se veut plus divers. Les deux héroïnes de cette nouvelle version sont noires et deux autres personnages, bisexuels. Toutes et tous semblent avoir plus conscience de leur fortune et de leurs privilèges de classe.

″À la lumière de [Black Lives Matter], à la lumière de beaucoup d’autres choses, comme Occupy Wall Street, les choses ont changé”, justifie le show-runner du programme de HBO Joshua Safran, selon qui il n’est plus possible d’exhiber les grosses voitures, montres ou sacs à main de luxe de ces lycéens de l’Upper East Side comme l’a fait le premier Gossip Girl.

Fini les limousines, bonjour les Uber. Les nouveaux protagonistes ne sont (presque) pas impolis avec les gens autour d’eux. Les premiers épisodes semblent le confirmer.

Retrouvez ci-dessous la bande-annonce de “Gossip Girl”.

Ils racontent l’arrivée d’une nouvelle recrue dans l’école huppée, une certaine Zoya, jeune étudiante boursière et demi-sœur de Julien, influenceuse et reine du bahut. Mais voilà, les choses ne se passent pas comme prévu. Et pour cause, la plus célèbre des blogueuses anonymes, Gossip Girl, refait surface sous la forme d’un compte Instagram pour révéler au grand jour les secrets des uns et des autres.

L’ecsta? En entier

Une manière de dénoncer les dérives des réseaux sociaux? Peut-être. Reste que, dès les premiers épisodes un détail on ne peut plus toxique a semble-t-il réussi à se glisser entre les mailles du filet: la drogue. Ici, on gobe l’ecstasy en entier, après l’avoir minutieusement pioché dans un saladier au beau milieu des toilettes. La kétamine, elle, se mélange à la cocaïne.

C’est là que le bât blesse. L’ecstasy, drogue euphorisante très en vogue dans les années 1990, se compose principalement de MDMA, produit appartenant à la famille des amphétamines. Elle se présente sous la forme d’un petit comprimé, comme une tête de mort, un Lego, un domino... Parce que les effets de ce comprimé sont forts, les consommateurs le divisent généralement en deux, parfois en trois ou même quatre morceaux.

Quant à la kétamine, drogue de synthèse aussi connue pour être un puissant anesthésiant, elle s’inhale par le nez, comme la cocaïne. Mélanger les deux drogues porte un nom. C’est ce qu’on appelle un Calvin Klein, en référence aux initiales des deux produits. Une pratique dangereuse, notamment quand on ne consomme aucune de ces deux drogues en temps normal, comme Julien de Gossip Girl.

De telles images posent question. On est loin d’une réduction des risques. D’après le psychiatre Jean-Victor Blanc, contacté par Le HuffPost, “cela revient à véhiculer des modes de consommation qui peuvent être très dangereux de manière assez aiguë”. ”Représenter la consommation de produits, comme la kétamine et l’ecstasy qui connaissent un regain d’intérêt chez les personnes plus jeunes, pour faire un peu de buzz sans se renseigner et s’éloigner d’une forme de crédibilité, ça n’augure rien de bon”, précise l’auteur du livre Addicts, un essai paru aux éditions Arkhé, dans lequel il décrypte les nouvelles addictions sous le prisme de la pop culture.

Un impact chez les jeunes?

Gossip Girl n’est évidemment pas la première production à se planter à l’écran, à l’instar de la série britannique Skins, ou de la plus récente production Netflix How To Sell Drugs Online. Le cinéma n’est pas non plus exempt, comme le préfigurent une scène en boîte de nuit dans Les Trois Frères et cet autre moment dans le second volet où Didier Bourdon et Bernard Campan se goinfrent de MDMA.

Quand ce n’est pas la manière dont sont consommés les produits qui pose problème, ce sont leurs effets peu crédibles qui flanchent. Un cas de figure remarqué dans Foodie Love, série espagnole au cours de laquelle les deux protagonistes partent en vrille toute une journée après avoir partagé un unique ecstasy, mais aussi dans le film français Joséphine s’arrondit.

L’intérêt pour certains produits, comme la kétamine, étant récent et restreint (en comparaison à d’autres substances addictives, comme l’alcool), il est difficile d’affirmer que de telles images, à l’instar de celles véhiculées dans Gossip Girl, ont un effet d’incitation. Il peut toutefois y avoir une influence, explique Jean-Victor Blanc, qui rappelle, par exemple, que “des ados qui regardent des films dans lesquels on fume beaucoup ont deux fois plus de risque de consommer du tabac”.

Qui plus est, “on sait que les séries et la pop culture, plus généralement, sont une source d’information utilisée par les plus jeunes, ajoute le spécialiste. Si les choses représentées ne sont pas crédibles, ça peut avoir un impact.” À cet égard, les drogues (autres que le cannabis) ont beau être très présentes dans les séries pour ados, leur expérimentation parmi les jeunes de 17 ans demeure en réalité assez stable entre 2014 et 2017 (environ 6,8 %), selon un rapport de Santé publique France. Ces séries sont donc une facette de la jeunesse, mais pas forcément du plus grand nombre.

Euphoria, Requiem for a Dream...

Enfin, ces critiques ne témoignent pas d’une volonté de censurer ou de prohiber les substances à l’écran. Certaines productions s’en sortent d’ailleurs haut la main. C’est le cas d’Euphoria, série dans laquelle gravite une flopée d’adolescents tous traversés par un large éventail de problèmes, allant de l’addiction aux produits à l’omniprésence des réseaux sociaux.

Son créateur, le cinéaste Sam Levinson (Another Happy Day), a déjà évoqué avoir lui-même passé une grande partie de sa jeunesse en centres de désintoxication. L’actrice principale du show, Zendaya, se confie régulièrement en public sur sa propre santé mentale. “On n’est pas à se dire qu’il faut que ce soit une personne atteinte d’un trouble bipolaire pour jouer une personne atteinte d’un trouble bipolaire”, mais quand ces œuvres sont réalisées par des personnes concernées, soutient Jean-Victor Blanc, “elles sont généralement meilleures”.

“Une représentation juste, selon moi, c’est une représentation de la consommation qui va s’abstenir de jugement moralisateur, qui va représenter de manière crédible ce que peut être la maladie addictive et ses conséquences”, explique le psychiatre, qui cite notamment le film Requiem for a Dream, sorti en 2000, en bon élève.

Reste maintenant à savoir comment généraliser cette démarche. Faut-il mettre un message préventif? Devant les craintes d’une incitation au suicide, la série 13 Reasons Why a demandé à son casting de lire un texte d’avertissement au début de chaque épisode de la saison 2. Des soignants et des activistes du domaine de la santé mentale ont aussi contribué au programme. “On peut espérer que ce genre d’initiatives soient répliquées”, concède l’auteur d’Addicts. Elles montrent que les séries et les films ont une responsabilité, y compris quand elles se déroulent dans l’Upper East Side.

À voir également sur Le HuffPost: Kristen Bell lit des tweets de Donald Trump avec la voix de “Gossip Girl”

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

LIRE AUSSI:

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles