Dozhd TV : quand la seule chaîne de télé indépendante russe renaît de ses cendres

© Denis Kaminev, Reuters

Dozhd TV a recommencé à diffuser des programmes lundi. Cette chaîne, la dernière voix indépendante et critique à l'égard du pouvoir à la télévision russe, avait été censurée au début de la guerre en Ukraine. Son retour est un signe important pour démontrer que des voix dissonantes peuvent exister malgré la guerre menée par Vladimir Poutine contre la liberté de la presse.

Au menu : un reportage dans la ville ukrainienne de Boutcha – décrite par le présentateur comme "le symbole des crimes de guerre de l'armée russe" –, un entretien avec le cinéaste et opposant à Vladimir Poutine Kirill Serebrennikov, et une discussion autour de la coopération sino-russe pendant la "guerre en Ukraine".

La chaîne russe Dozhd TV [prononcer Dojd, qui signifie pluie] a beau avoir été réduite au silence pendant près de cinq mois par la censure du Kremlin, elle a marqué son retour à l'antenne, lundi 18 juillet, par une programmation au ton toujours aussi anti-Poutine.

Exil à Riga

Mais si sa ligne éditoriale semble inchangée, tout n'est pas revenu comme avant pour l'unique chaîne indépendante d'informations du PAF russe. Tout d'abord, elle a quitté la Russie et émet dorénavant depuis Riga, en Lettonie.

Dozhd TV y a rejoint d'autres célèbres médias russes d'opposition comme le site Meduza. "La Lettonie offre l'avantage de la proximité à la Russie, d'avoir une forte communauté de Russes en exil intéressée par ce genre de médias, et surtout ces publications indépendantes sont ici à l'abri du bras censeur de Moscou", résume Joanna Szostek, spécialiste de la communication politique en Russie à l'université de Glasgow.

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Pour l'instant, cette chaîne ne diffuse plus que sur YouTube – toujours pas censuré en Russie – et uniquement quelques heures en soirée. Mais, l'équipe dirigeante promet d'étoffer l'offre dès cet automne.

Ce n'est certes encore que le service minimum pour Dozhd TV, mais son retour à la vie n'en demeure pas moins "un événement majeur dans le petit monde des Russes libéraux, de l'opposition à Vladimir Poutine, et à sa guerre en Ukraine", assure Yevgeniy Golovchenko, politologue à l'université de Copenhague et spécialiste du paysage médiatique dans les pays de l'ex-bloc soviétique.

L'arrêt de la diffusion, dix jours seulement après le début de la guerre en Ukraine, avait été perçu comme l'un des symboles les plus flagrants du tour de vis décidé par Vladimir Poutine pour effacer toute voix dissonante du PAF.

Dozhd avait en effet décidé dès le début de l'offensive "de ne pas adopter la terminologie officielle 'd'opération militaire spéciale', mais de nommer les choses clairement en parlant de guerre", rappelle Françoise Daucé, directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et spécialiste des relations entre l'État et la société en Russie.

La chaîne est ainsi tombée très rapidement sous le coup de la censure, dopée par l'adoption dans la foulée du début du conflit d'une loi interdisant de discréditer l'armée en publiant des "fausses informations". Le 3 mars, la rédaction de Dozhd décidait de diffuser son dernier journal, dont le générique de fin avait défilé sur fond de musique du Lac des cygnes. Un choix loin d'être anodin : des extraits du célèbre ballet de Tchaïkovski ont souvent été diffusés en remplacement des programmes censurés durant la période soviétique.

La "chaîne de l'optimisme"

L'arrêt de Dozhd TV a été d'autant plus significatif qu'elle était la seule chaîne de télévision indépendante qui avait, depuis sa fondation en 2010, "survécu à la dérive toujours plus autoritaire du régime russe", explique Jaroslava Barbieri, spécialiste de la Russie à l'université de Birmingham.

Dans un paysage médiatique russe où la voix de l'opposition passe quasi-exclusivement par des médias en ligne, Dozhd TV donnait l'impression qu'il y avait encore un petit espace pour une parole indépendante à la télévision. Pour Françoise Daucé, elle était "la seule à disposer des moyens d'une vraie chaîne de télévision", ce qui fait qu'elle apparaissait comme le seul média d'opposition à jouer dans la même cour que les grandes chaînes aux ordres du Kremlin.

À l'origine, cette chaîne n'était pourtant pas destinée à porter ainsi la parole anti-poutinienne. Fondée en 2010 par la journaliste Natalya Sindeyeva, Dozhd TV "devait diffuser des programmes culturels et de divertissement et elle n'avait pas de vocation politique", rappelle Jaroslava Barbieri. Son slogan était – et demeure d'ailleurs – la "chaîne de l'optimisme" pour la nouvelle classe moyenne russe qui avait le vent en poupe à la fin des années 2000.

Ses valeurs semblaient en tout cas être partagées au Kremlin où le "jeune" Dimitri Medvedev – 43 ans à l'époque – avait temporairement remplacé Vladimir Poutine (de 2008 à 2012). Le nouveau président avait même vanté le ton de Dozhd TV lors d'une visite dans les locaux de la chaîne en 2011 et s'était très officiellement abonné au compte Twitter du jeune média.

Mais l'illusion de liberté n'a été que de courte durée. "Le glissement de Dozhd TV vers une chaîne politiquement plus engagée illustre le fait que sous Vladimir Poutine, il était impossible pour une chaîne indépendante de rester neutre face à une censure toujours plus oppressante", analyse Joanna Szostek.

Dozhd TV a multiplié les prises de positions et diffusé des reportages à même d'irriter le maître du Kremlin. La chaîne a ainsi souvent défendu les droits des homosexuels qui sont loin d'être en odeur de sainteté auprès de Vladimir Poutine. Ses reportages ont aussi montré une autre réalité de la Tchétchénie que celle véhiculée par les médias officiels d'une région pacifiée par l'armée russe, raconte le site Vice.

Censuré à partir de 2014

Peu avant l'annexion de la Crimée en 2014, le Kremlin a décidé de sévir contre le petit trublion du PAF, dont l'audience ne faisait alors qu'augmenter, rappelle le quotidien britannique The Guardian. Le prétexte : une question posée par un présentateur pour savoir si le public estimait que durant la Seconde Guerre mondiale, Staline aurait dû céder Léningrad [nom de Saint-Pétersbourg sous l'ère soviétique] aux nazis pour éviter les centaines de milliers de morts. C'était la double provocation de trop. Non seulement, ce sondage interrogeait la version officielle de l'histoire de la guerre promue par le régime, mais il s'intéressait aussi à un épisode particulièrement douloureux de la ville… où Vladimir Poutine a vu le jour, souligne Vice.

Tout le monde s'attendait alors à une interdiction de Dozhd TV, d'autant que la chaîne s'était aussi intéressée un peu plus tôt au train de vie luxueux de certains intimes du pouvoir. Mais Vladimir Poutine ne voulait pas bannir purement et simplement la dernière chaîne indépendante au moment où tous les regards étaient tournés vers la Russie à cause des Jeux olympiques d'hiver.

Le pouvoir a préféré agir de manière plus sournoise. Les autorités ont "limité son audience en l'éjectant du câble et en réduisant son accès aux ressources publicitaires, ce qui a obligé Dozhd TV à passer à un modèle par abonnement", souligne Françoise Daucé.

Le Kremlin s'est ainsi assuré que Dozhd TV devienne une chaîne essentiellement pour les jeunes cadres des grandes villes qui ont les moyens de payer pour avoir une information indépendante. "Le pouvoir s'est assuré que la majorité des Russes qui vivent en zone rurale ou dans les petites agglomérations n'est, dans les faits, pas d'autre choix que la propagande de la télévision d'État", note Jaroslava Barbieri.

L'audience de Dozhd TV a ainsi baissé au fil des ans. En 2019, "seul 1 % des Russes interrogés par le Centre d'étude Levada assurent regarder cette chaîne régulièrement", souligne Joanna Szostek. Et depuis 2021, elle a aussi été mise sur la très infâmante liste des "agents étrangers".

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Au moment où la guerre en Ukraine a éclaté, Dozhd TV était loin d'être une chaîne qui pouvait prétendre faire évoluer l'opinion publique. Ce qui ne veut pas dire que ce n'était pas une chaîne qui compte. "Au sein de la petite communauté des Russes libéraux, elle servait d'élément fédérateur", assure Yevgeniy Golovchenko, de l'université de Copenhague. "Ces reportages et ses débats étaient souvent repris par les autres médias d'opposition", ajoute Françoise Daucé.

En d'autres termes, elle nourrissait le débat au sein de l'opposition. Pour Joanna Szostek, "le fait qu'elle diffuse de nouveau va permettre aux Russes qui sont opposés à la guerre de se rendre compte qu'ils ne sont pas seuls et d'avoir accès à des reportages sérieux sur la réalité de ce conflit et ses conséquences sur la Russie".

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