Donner la mort, la transgression majeure

JÉRÉMY LEMPIN / DIVERGENCE

À quelles conditions, avec quelles motivations accepte-t-on de tuer son semblable ? Au contraire des petits exécutants des génocides, qui déshumanisent leurs victimes, les soldats se battent pour des valeurs ou pour leurs camarades, dans un rapport d'égal à égal.

Cet article est issu du magazine Les Indispensables de Sciences et Avenir n°211 daté octobre/ décembre 2022.

Tu ne tueras point. Une règle qui semble constituer le socle de toutes les civilisations. Pourtant, certains hommes ont pour métier cette responsabilité exorbitante : donner la mort. En France, le soldat, bien entendu. Mais aussi, en d’autres temps et d’autres lieux, le génocidaire. Comment accepte-t-on de transgresser, fût-ce avec l’approbation des autorités – ou grâce à elle – cette loi humaine fondamentale ?

La mort que l’on est susceptible de donner semble un angle mort de la formation du militaire. L’anthropologue Jeanne Teboul, maîtresse de conférences à l’Université de Strasbourg, a étudié la manière dont l’armée transforme de jeunes civils en soldats professionnels : "Il s’agit essentiellement d’incorporer des savoir-faire, des techniques, des 'actes réflexes'. La mort n’est pas abordée frontalement. Elle est présente par les hommages rendus aux militaires tombés au champ d’honneur, ou par les chants, qui inculquent des valeurs tel le sens du sacrifice. Mais elle apparaît aussi au hasard d’échanges informels entre recrues et instructeurs où se transmettent des expériences personnelles. Parfois de manière triviale, par l’évocation d’expériences dégoûtantes. Parfois avec une certaine vantardise : j’ai côtoyé cela…"

Mathias Thura, sociologue à l'Université de Strasbourg, qui a partagé à plusieurs reprises le quotidien d'un régiment parti notamment en Afghanistan dans les années 2010, renchérit : "La socialisation à la mort se fait surtout dans les chambrées, en discutant dans un camion, en buvant un coup, notamment à travers les blagues qu'on s'adresse. Mais il n'est question en général que de la mort qu'on est susceptible de recevoir. La seule manière dont le fait de donner la mort est abordé, c'est à travers l'exposé des conditions d'ouverture du feu." Dans sa culture viriliste, l'armée jugerait-elle les hommes assez résistants pour affronter toutes le[...]

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