La Dominique à la force des mollets

Peter Guttman/Corbis

Depuis l’aéroport, le taxi longe la côte. La pluie tiède du soir entre par la vitre baissée tandis qu’à la radio, entre deux crachotements, nous parvient la voix douce et chantante d’une femme qui annonce notre arrivée sur les ondes. Un virage, et le moteur du taxi se met à protester en attaquant la montée. Nous sommes à l’orée d’une forêt, et brusquement nous voilà plongés dans un monde de verdure luxuriante. La route étroite et déserte serpente vers le sommet, comme dans les livres d’images. La beauté de la nature environnante se passe de tout commentaire.
Nous sommes sur l’île de la Dominique, un tout petit Etat de 70 000 habitants, situé au nord de la Barbade, dans l’arc des Petites Antilles. Noyées dans la brume, les montagnes de l’île nous renvoient l’écho de quelques tam-tams vaudous de mauvais augure. On ne peut s’empêcher de penser au film Pirates des Caraïbes. Il faut dire que les deux tiers de l’île sont encore à l’état sauvage, recouverts d’une épaisse forêt tropicale. Trois cent soixante-cinq rivières zigzaguent entre les montagnes, et une multitude de cascades plongent dans des bassins d’un vert émeraude. L’île est tellement escarpée et abrupte qu’elle en est presque impénétrable.
La Dominique abrite deux pics de plus de 1 300 mètres d’altitude sur son petit territoire (à peine 47 kilomètres de long sur 25 kilomètres de large). Le reste de l’île consiste surtout en une alternance de montagnes et de vallées plus petites. Les routes sont un cauchemar. L’une d’entre elles comporte une pente de 28 % sur plus d’un kilomètre. Par comparaison, les cyclistes du Tour de France affrontent rarement des ascensions supérieures à 10 %, et presque personne ne se lance en vélo sur une pente dont la déclivité est supérieure à 15 %. Autant dire qu’il faudrait être fou pour venir faire du cyclisme sur cette île.
C’est pourtant ce que fait John Moorhouse, 36 ans, qui est assis à côté de moi dans le taxi. Sa mère est originaire de l’île, et il y a passé toute son adolescence avant d’aller s’installer, en 1993, à Orlando (Floride), où il s’est fait un nom dans les courses de VTT de 24 heures. Des compétitions où les participants se lancent à l’assaut de pistes boueuses toute une journée et toute une nuit sans jamais s’arrêter. John rêve de revenir s’installer sur l’île pour y organiser des excursions à vélo. Aujourd’hui en mission de reconnaissance, il a annoncé son projet de “conquérir” les montagnes dans un communiqué de presse envoyé aux médias de la Dominique. Dans ce pays rural qui cherche à se reconvertir dans l’écotourisme, son entreprise a fait la une des journaux. Quant à moi, je suis ici en qualité de journaliste. La mission qui m’a été assignée par ma rédaction consiste à suivre John pendant trois jours sur un parcours de 180 kilomètres. Le photographe Peter McBride nous accompagne. Ce sportif de 35 ans à l’air bonhomme ressemble à un mannequin pour vêtements d’aventurier. Il est spécialiste des reportages du genre “les îles de Croatie en kayak”, ou bien “dans l’arrière-pays géorgien à skis de randonnée”. Assis dans le taxi, je promets de me battre contre chaque montagne, en dépit de mes problèmes de dos et de ma blessure à la hanche. Et de mon manque d’entraînement.
L’île de la Dominique était une colonie britannique avant d’obtenir l’indépendance, en 1978. Mais tous les villages que nous traversons portent des noms français – Giraudel, Massacre, Fond-Cani, Laudat – et les habitants des montagnes ont souvent le créole pour langue maternelle. Les Français ont en effet occupé l’île de la Dominique au XVIIIe siècle. Et ils y sont restés après le retour des Anglais. Ils ont construit des églises et des écoles. Et ils ont acheminé des bateaux remplis d’esclaves africains pour travailler dans les plantations de canne à sucre. Mais les Européens n’ont jamais vraiment réussi à dompter la Dominique. Cette île montagneuse n’était pas faite pour être domestiquée. Les plantations étaient morcelées et les esclaves passaient leur temps à s’enfuir dans les bois pour fomenter des révoltes.
Le lendemain matin, nous traversons la ville de Roseau en peloton. Nous prenons à gauche le long de la côte, et nous passons par les villages de Loubière, Pointe-Michel et Sibouli. Les automobilistes, qui nous ont vus à la télévision pour la plupart, nous accueillent par des concerts de klaxons. “Ah, s’exclame une femme, c’est donc vous les supercyclistes !” Après un virage, John nous montre du doigt un piton rocheux perdu dans les nuages. “Vous voyez cette montagne, dit-il. C’est là que nous allons !”
John Moorhouse a grandi dans la banlieue de Boston, mais sa mère est née ici. Ses parents sont revenus s’installer dans l’île quand il avait 14 ans. Son père, qui était machiniste, lui a acheté une moto tout-terrain, dont il a usé les pneus en sillonnant les sentiers de l’île. “J’allais dans la région de Syndicate, plus au nord ; je roulais sur des petits chemins qui surplombaient la mer, raconte-t-il. Je me rendais dans des petits villages perdus où il n’y avait même pas l’électricité. Les gens parlaient tous créole. C’est grâce à ma moto que j’ai vraiment découvert cette île.” Dans le village de Paix-Bouche, un homme a tenu à me montrer comment John faisait du surf sur sa moto, un pied sur le guidon et l’autre sur le siège. “Il était complètement givré ! Vraiment !” me confie-t-il avec des trémolos d’admiration dans la voix.
Les habitants de l’île ont une santé de fer. Ils se nourrissent de poisson frais et de légumes du potager. Et ils marchent beaucoup. Les autochtones sont d’ailleurs persuadés de détenir le record mondial de longévité. Selon Alex Bruno, farouche défenseur de ce mythe, l’île compterait au moins quinze citoyens de plus de 100 ans, et les habitants de la Dominique vouent tous un culte à Ma Pampo, morte en 2003 à l’âge de 128 ans.
Lors de nos escapades, j’ai pu m’apercevoir que les habitants vivaient à un rythme calme et languide. Une fois, après avoir sué sang et eau pour arriver en haut d’un col, j’ai aperçu un homme mince, d’une soixantaine d’années, assis par terre, adossé contre un arbre, avec pour seule compagnie une vache efflanquée. Il me fit un signe de tête puis reprit sa contemplation, sans rien dire. Un bel exemple d’économie d’énergie.
Mais l’île de la Dominique a aussi sa face sombre. Les rastafaris ont beau parler doucement, ils ne se ménagent pas quand ils jettent leurs cageots de bananes dans leurs camions. Et quand ils s’énervent, il leur arrive de sortir les machettes pour s’affronter dans des duels sanglants. Quant aux vieux qui jouent aux dominos dans les cafés, ils posent toujours leurs pièces brutalement sur la table afin d’affirmer leur virilité.
J’ai eu la chance de rencontrer la centenaire Louisa Benoît. Elle était assise dans son salon, impeccablement coiffée et tirée à quatre épingles – ce qui n’a rien d’étonnant pour une couturière qui a commencé à travailler dans les années 1920. Elle était occupée à coudre une robe d’enfant pour une fête. Il émanait de sa personne une telle force que je n’ai pas pu m’empêcher de le lui dire. “Moi, forte ? Tu l’as dit, bouffi ! Je ne peux peut-être plus marcher mais je peux encore te mettre une raclée. Je te dérouille quand tu veux. Et tout de suite, même !”
Le crépuscule tombe sur notre première journée, tandis nous grimpons jusqu’à un village de haute montagne, Bellevue-Chopin. La pluie a décidé de nous accompagner pour la descente. Il fait presque nuit, mais j’entends quelque chose derrière moi. Deux gamins, de 15 ans à peine, dévalent avec nous sur d’antiques BMX. Mais eux n’ont ni casque ni phare. Nous continuons notre descente et nous prenons de plus en plus de vitesse. D’abord 40 km/h, puis 50, puis 55. Soudain j’entends un bruit bizarre sur le côté. Des étincelles dansent sur l’asphalte. Un des gamins poursuit la descente à plat ventre sur l’asphalte mouillé, à côté de son vélo qui s’immobilise peu à peu. J’imagine qu’il doit au moins avoir une jambe cassée. Je m’arrête, saisi d’une sollicitude toute maternelle. Mais le gamin est déjà debout. L’incident est clos. J’ai à peine le temps de le gronder : “Sois prudent la prochaine fois.” Il refuse ma sollicitude : “Je vis ici, mec.” Il a déjà enfourché son vélo et file devant moi. C’est là que je me rends compte qu’il n’a pas de freins. Il ralentit et s’arrête en appuyant avec le pied sur la roue arrière. Apparemment – je l’apprendrai plus tard –, c’est comme ça que tous les gosses freinent sur l’île.

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