"On doit se cacher": l'allaitement en public est-il encore tabou?

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Des mères allaitent leurs enfants au cours d'une manifestation devant l'hôtel Claridge à Londres, le 6 décembre 2014, après un incident au cours duquel une des employés de l'hôtel ont demandé à une femme de couvrir son sein pendant qu'elle allaitait (photo d'illustration) - NIKLAS HALLE'N © 2019 AFP
Des mères allaitent leurs enfants au cours d'une manifestation devant l'hôtel Claridge à Londres, le 6 décembre 2014, après un incident au cours duquel une des employés de l'hôtel ont demandé à une femme de couvrir son sein pendant qu'elle allaitait (photo d'illustration) - NIKLAS HALLE'N © 2019 AFP

Cet été, un nouvel incident relançait le sujet. Une mère était empêchée d'allaiter au sein son nouveau-né par des employés de Disneyland. L'affaire avait fait grand bruit, faisant réagir jusqu'au gouvernement - Marlène Schiappa, la ministre déléguée auprès du ministre de l'Intérieur chargée de la Citoyenneté, s'agaçant de voir le parc "stigmatiser les mères". Disneyland avait fini par présente ses excuses.

Rien d'illégal à allaiter dans les lieux publics

Ce n'est pas la première fois qu'un tel incident se produit. En 2019, une femme allaitant son bébé pendant une réunion Pôle Emploi, dans les Bouches-du-Rhône, était priée de quitter les lieux. L'année précédente, une autre donnant le sein dans la salle d'attente d'une agence de la Caisse d'allocations familiales de la Somme se le voyait reprocher: "Vous devriez avoir honte de faire ça devant tout le monde. Il y a des enfants, ça ne se fait pas!"

Pourtant, du point de vue de la loi, rien n'empêche une mère d'allaiter son enfant dans un lieu public. Dans le cadre du travail, la loi est même très claire: une salariée allaitant son enfant dispose pour cela d'une heure par jour, durant les heures de travail, et pendant un an, précise le code du travail.

"Tu ne devrais pas allaiter à table"

Ce genre d'incidents restent malgré tout marginaux, selon Claude Didierjean-Jouveau, la porte-parole de la Leche league France - une association qui défend l'allaitement maternel. "Il n'y en a pas plus qu'il y a dix ou quinze ans mais c'est tout de suite très médiatisé", déplore-t-elle, craignant que cela ne décourage les mères. Selon elle, les remarques, critiques et jugements viendraient davantage de proches.

"C'est du genre: 'tu ne devrais pas allaiter à table, va dans la chambre', 'tu lui redonnes encore le sein alors qu'il a tété il y a trente minutes?' ou encore 'mais il est trop grand pour prendre encore le sein'. Chacun a son mot à dire."

"Le phénomène n'est pas nouveau", abonde Caroline Chautems, docteure en anthropologie, spécialiste de la naissance et de la reproduction. "Ce qui est nouveau, c'est leur visibilité." Pour cette chercheuse à l'Université de Lausanne, les femmes se sentent aujourd'hui plus légitimes pour dénoncer ces comportements discriminants.

"Elles osent et cela s'inscrit dans un contexte plus large de libération de la parole des femmes, comme pour le harcèlement de rue. Les réseaux sociaux le permettent également et représentent une plateforme qui peut susciter un élan de solidarité."

"On doit se cacher"

À la tête de l'association Koko family qui vise à favoriser les échanges autour des parentalités, Chloé de Clayre évoque ainsi les "regards" dont elle fait l'objet quand elle allaite son bébé au sein en public. "Je me souviens qu'une fois, j'étais installée sur un banc et avec une autre mère, nous étions en train d'allaiter nos bébés", raconte-t-elle à BFMTV.com. "On a senti le regard insistant d'un homme, ce n'était pas un regard bienveillant."

"Quand on est une femme, on le connaît et on l'a souvent déjà expérimenté ce regard qui met mal à l'aise", poursuit-elle.

Par le biais de son site, des mères allaitantes lui ont ainsi rapporté des incidents "récurrents" proches de celui vécu à Disneyland. Des accrochages aussi bien au restaurant que dans les transports en commun.

"On demande aux femmes de s'habiller, de se couvrir ou de faire ça ailleurs, ce qui sous-entend d'aller dans les toilettes. On leur demande même parfois directement d'y aller. Une mère m'a raconté que dans un magasin, on lui a demandé de faire ça dans la cabine d'essayage. On doit se cacher."

La députée LaREM Fiona Lazaar a ainsi proposé la création d'un délit d'entrave à l'allaitement dans les espaces publics puni de 1500 euros d'amende. Elle rappelle ainsi qu'allaiter n'est pas constitutif d'une infraction d'exhibition sexuelle.

La sexualisation du corps des femmes

Pour l'anthropologue Caroline Chautems, ces incidents, même rares, sont tout de même révélateurs de la sexualisation du corps des femmes. "Dans notre contexte culturel, la fonction sexuelle des seins est davantage valorisée que leur fonction physiologique et nourricière. Avec cette grille de lecture, allaiter devient une transgression."

Ainsi, lorsqu'une mère allaite son enfant dans l'espace public, les seins prennent une place et un statut inhabituels. "Le sein allaitant ne correspond plus à l'idéal standardisé du sein esthétisé. Sans compter que le sein lactant est un sein actif." La chercheuse fait également un lien entre ces incidents et la stigmatisation plus globale des fluides corporels.

"Dans notre société, les fluides doivent être contenus, l'enveloppe corporelle hermétique et les corps contrôlés", analyse-t-elle. "La sueur, par exemple, est perçue comme sale, c'est souvent embarrassant de suer. L'allaitement correspond à un corps qui fuit, ça en devient quelque chose de subversif."

Ce qui est d'autant plus paradoxal alors que les organismes de santé publique, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en tête, font la promotion de l'allaitement maternel. Le nourrisson "doit être exclusivement nourri au sein pendant les six premiers mois de vie", recommande ainsi l'OMS, qui évoque la poursuite de l'allaitement "jusqu'à l'âge de 2 ans ou plus".

"Un regard, une réflexion" suffit

Une situation d'autant plus difficile à subir que "quand on allaite, on se trouve déjà dans une position vulnérable", poursuit Chloé de Clayre. "C'est anarchique, il n'y a pas d'heure. On est fragilisée, souvent fatiguée et il n'y a aucun endroit prévu pour cela." Selon la jeune femme de 29 ans, "un regard, une réflexion" peut suffire à déstabiliser une mère.

"On se retrouve à appréhender et à repousser le plus possible les sorties de la maison. Or, l'une des premières causes de la dépression post-partum, c'est l'isolement."

C'est pour cela qu'elle a lancé une initiative au début du mois de septembre: réunir des mères allaitantes à Brest, où elle réside, pour une photo de groupe visant à "banaliser l'allaitement dans l'espace public".

Elle est également en train de recenser les lieux - bars, restaurants, espaces de loisirs - s'engageant à accueillir gratuitement tout parent d'un bébé. Elle envisage même la création d'un label. "L'idée, c'est d'enlever cette charge aux mères et qu'elles n'aient plus à se soucier, qu'elles donnent le sein ou non, de savoir si elles vont être jugées, si la poussette va gêner, si le bébé va faire trop de bruit ou si elle va déranger."

Article original publié sur BFMTV.com

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