Do Kwon, le “gourou” des cryptomonnaies en Corée du Sud, devenu fugitif

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Do Kwon, le créateur des cryptomonnaies Luna et TerraUSD est visé par un mandat d’arrêt sud-coréen depuis mercredi 14 septembre. En partie responsable de l’effondrement du marché mondial des cryptomonnaies cet été, il est devenu l’un des hommes les plus haïs de Corée du Sud.

Il a fait perdre des milliards de dollars à des investisseurs, petits et grands. Mercredi 14 septembre, les autorités sud-coréennes ont lancé un mandat d'arrêt contre Do Kwon, le créateur des cryptomonnaies Luna et TerraUSD, dont l'effondrement soudain, en mai, a eu un retentissement mondial. Il est accusé de violations des règles boursières et fraude.

Car, depuis cette débâcle, qui a fait du trentenaire l'homme le plus détesté de Corée du Sud, il est introuvable, mise à part sur Twitter où il continue à sévir pour s’excuser et promettre un retour triomphant. Séoul soupçonne qu’il se serait caché à Singapour. Un choix qui peut sembler logique : Do Kwon dispose de bureaux dans la cité-État asiatique qui n’a, par ailleurs, pas de traité d’extradition avec la Corée du Sud.

"Le gourou financier d’une secte"

Les autorités sud-coréennes hésitent entre plusieurs pistes pour faire sortir l'ingénieur de sa cachette, affirme le Financial Times. Elles ont évoqué l’idée de faire annuler son passeport ou de demander à Interpol d’émettre une notice rouge – deux hypothèses qui réduiraient considérablement les possibilités pour le fugitif de se déplacer.

Séoul veut tout faire pour juger Do Kwon, car les Sud-Coréens ont particulièrement souffert financièrement de l’effondrement des crypto-empires en carton-pâte de cet entrepreneur. Au total, près de 200 000 personnes ont perdu de l’argent en investissant dans Luna ou TerraUSD. Parmi eux, Hashed – un puissant fonds d’investissement spécialisé dans les actifs numériques – a subi trois milliards de dollars de pertes.

Si autant d’individus ont misé sur les produits financiers créés par Do Kwon, c’est parce qu’avant d’être l’ennemi public numéro 1 (ou presque) de tout un pays, il avait réussi à se créer un vaste réseau d’adeptes. “Il était presque comme le gourou financier d’une secte”, a soutenu Donghwan Kim, un conseiller sud-coréen en investissement interrogé par le Financial Times.

De Stanford à l’univers impitoyable des cryptomonnaies

Do Kwon a le profil du parfait génie de l’informatique. Il a obtenu un diplôme d’ingénieur informatique de la prestigieuse université américaine de Stanford à 24 ans en 2015 puis a travaillé quelque temps pour deux mastodontes de la Silicon Valley : Microsoft et Apple.

Trois ans plus tard, il décide de se lancer dans l’aventure des cryptomonnaies en fondant TerraUSD et Luna. La première était une “stablecoin”, c’est-à-dire une cryptomonnaie dont la valeur ne varie presque pas. Ces valeurs refuge – dont la plus célèbre est le Tether – sont très attractives pour les investisseurs dans l’univers impitoyable et très volatile des bitcoins et autres ethereum.

Le cours des “stablecoin” ne bouge quasiment pas car elles sont généralement indexées à des devises réelles peu volatiles, comme le dollar. Mais pas dans le cas de TerraUSD, qui était indexé à Luna, l’autre cryptomonnaie “made in” Do Kwon. C’était elle qui était censée assurer la stabilité du système grâce à des algorithmes maisons.

Comment fonctionnaient ces algorithmes ? Mal visiblement, comme l’a démontré la descente aux enfers de ces deux cryptomonnaies. Mais à la fin des années 2010, quand elles ont été développées, les finesses algorithmiques n’avaient guère d’importance. La mode était aux cryptomonnaies parmi des investisseurs peu regardants et la personnalité XXL de Do Kwon a permis à son Luna de se démarquer de la concurrence.

Car toute histoire a besoin d’un méchant, et “Do Kwon a très vite compris qu’en jouant ce rôle il allait plus facilement attirer l’attention sur lui et ses projets”, explique le site spécialisé dans les nouvelles technologies The Verge.

“Je ne discute pas avec les pauvres”

C’est ce qu’il a fait sur Twitter où il passait son temps à prendre de haut ses concurrents et détracteurs. À une économiste qui remettait en cause le fonctionnement de ses algorithmes en mai 2021, il a répondu “je ne discute pas avec les pauvres”. Un investisseur qui voulait savoir d’où venaient les centaines de millions de dollars que Do Kwon affirmait détenir en réserve pour assurer les arrières de TerraUSD, s’est vu rétorquer “de ta mère bien sûr”.

Do Kwon n’a pas joué le rôle de l'odieux personnage uniquement sur Twitter. Quelques jours seulement avant l’effondrement de Luna, Do Kwon se moquait encore sur YouTube des “95 % de projets de cryptomonnaies qui vont se casser la gueule”. Avant d’ajouter que cette hécatombe “sera divertissante à regarder”.

Cette agressivité et cette arrogance donnaient l’impression aux adeptes du Luna que Do Kwon était au-dessus du lot et qu’il défendait bec et ongle leurs intérêts contre le monde extérieur qui n’avait rien compris, estime le New York Times. C’est une “mentalité de secte avec un leader qui a une personnalité écrasante et en même temps très séduisante par son assurance”, affirme Brad Nickel, un animateur de podcast spécialisé dans les cryptomonnaies, interrogé par le New York Times.

Les admirateurs les plus fanatiques de Do Kwon se faisaient même appeler les “Lunatics”. L’un d’entre eux, Mike Novogratz, le PDG du fonds d’investissement Galaxy Investment Partners, s’est même fait faire un tatouage à la gloire du Luna.

Des vies ruinées

Mais tout a commencé à déraper quand Do Kwon a voulu attirer des nouveaux adeptes en proposant un programme qui rémunérait les détenteurs de Terra à un taux astronomique de 20 % par an.

La popularité de Luna/Terra a alors explosé, attirant des dizaines de milliers d’investisseurs et de petits épargnants, notamment en Corée du Sud. Il y a eu de plus en plus de TerraUSD en circulation ce qui a fait plonger sa valeur et le mécanisme algorithmique prévu pour stabiliser le cours n’a pas fonctionné… Tout l’édifice s’est écroulé en quelques jours.

“J’essayais de faire de mon mieux pour mettre toujours un peu d’argent de côté, mais avec l’inflation en Corée du Sud, les placements traditionnels en banque ne rapportaient rien”, a raconté au Financial Times Ji-hye, une employée de bureau sud-coréenne qui, attirée par les 20 % d’intérêts, s’est tournée vers Luna. “Au début, je voyais la valeur de mes économies grimper en flèche, alors j’ai tout misé sur le Luna. Et au final j’ai tout perdu”, conclut-elle.

Nombreux sont les petits investisseurs qui ont connu les mêmes déboires. L’onde de choc de l’effondrement du Luna a été tel en Corée du Sud que les recherches en ligne pour Mapo Bridge – un pont à Seoul réputé pour être l’un des lieux de prédilection pour se suicider – ont explosé, souligne le Financial Times. La police avait même augmenté les patrouilles autour de ce lieu au début de l’été 2022.

Sans compter que cette débâcle a été la goutte qui a fait déborder le vase pour l’ensemble de l’écosystème des cryptomonnaies. "Les dérèglements de Terra ont accéléré la chute des cours”, affirmait à France 24 en mai Nathalie Janson. En tout 40 milliards de dollars ont été effacés de la surface du monde des cryptomonnaies à la suite de ce scandale."

Cela n’a pas découragé Do Kwon. Peu après cet échec retentissant, il revenait à la charge pour proposer la création de Luna 2 durant l’été. À condition que des investisseurs lui prêtent à nouveau de l’argent. Mais cette fois, les lunatics n’ont pas suivi… comme quoi les gourous n’ont pas toujours le dernier mot.