Il y a dix ans, les images amateur qui ont fait la révolution tunisienne

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C’était il y a 10 ans. Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant excédé par le harcèlement policier, s’immole par le feu à Sidi Bouzid, ville marginalisée du centre de la Tunisie. Son geste déclenche alors un mouvement de contestation sans précédent, qui conduira à la chute du président Ben Ali. La rédaction des Observateurs était parvenue à publier des images des manifestations dès le début, alors que les autorités de l’époque se bornaient à nier leur existence. Et ce fut grâce à nos Observateurs.

Le 17 décembre 2010, lorsque le jeune Mohamed Bouazizi s’immole devant la préfecture de Sidi Bouzid, c’est un petit groupe de syndicalistes de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) qui monte au créneau, en organisant une manifestation devant le siège du gouvernorat. Parmi eux se trouvait notre Observateur Slimane Rouissi, syndicaliste membre de l’UGTT. Journaliste tunisienne, Sarra Grira se souvient :

Je connaissais Slimane Rouissi depuis plusieurs mois déjà quand les manifestations du 17 décembre ont éclaté à Sidi Bouzid. Je l’avais déjà interviewé en juillet, car il participait alors à un sit-in de paysans qui avaient été dépossédés de leurs terres dans la région de Regueb, non loin de Sidi Bouzid. D’ailleurs, l’oncle de Mohamed Bouazizi faisait partie des paysans qui avaient été privés de leurs terres. Cette histoire est en relation directe avec l’immolation de Bouazizi car ce dernier travaillait depuis 2006 avec son oncle à Regueb, et toute sa famille a été obligée de se déplacer à Sidi Bouzid après cette spoliation.

Ce sit-in était un événement exceptionnel pour l’époque, car les manifestations sous Ben Ali étaient interdites.

Puis, j’ai contacté Slimane Rouissi de nouveau le 17 décembre, et il m’a envoyé des images amateur de la manifestation, que nous avions aussitôt diffusées dans le journal télévisé de France 24. Grâce à lui, nous avons été l’un des tout premiers médias à diffuser des images de la révolte, alors que les médias publics tunisiens continuaient de nier son existence.

C’est un autre Observateur qui m’avait donné le contact de Slimane Rouissi, le journaliste et opposant Sofiène Chourabi, qui est porté disparu en Libye depuis septembre 2014.

Vidéo qui montre les manifestations à Sidi Bouzid, le 18 décembre 2010.

Les manifestations à Sidi Bouzid.

Tirs à balles réelles

L’autre moment fort de la révolution, ce sont les manifestations qui ont eu lieu début janvier à Kasserine et Thala, dans le centre-ouest du pays. Ces manifestations avaient été réprimées à balles réelles, avec une rare violence [vingt personnes avaient été tuées par balles selon l’AFP, NDLR]. Il y avait notamment une photo qui montrait un manifestant avec le crâne fendu. C’étaient des images terribles. Et comme les médias de l’époque continuaient de nier cette tuerie, la blogueuse Lina Ben Mhenni, une de nos Observatrices [décédée le 27 janvier 2020 des suites d’une longue maladie, NDLR], s’était rendue sur place pour parler avec les victimes et leurs familles.

A Thala, les forces de l'ordre ont tiré à balles réelles contre les manifestants.

Un autre moment marquant de ces semaines de révolte, c’était le 12 janvier 2011. Pour la première fois, l’armée se déployait dans Tunis, notamment autour du Jardin du Passage, au centre-ville. Une partie de la population avait très peur, car elle ne savait pas ce que l’armée allait faire, si elle allait participer à la répression ou protéger les citoyens. En tout cas, les gens ont compris que la situation arrivait à un point de non retour.

Le jour du départ de Ben Ali, le 14 janvier, je me trouvais à Paris, à la rédaction de France 24. C’était frustrant de ne pas être en Tunisie à ce moment-là. En même temps, il régnait un grand calme à Tunis, car l’armée avait imposé un couvre-feu les 15, 16 et 17 janvier. Ce n’est que plus tard que les Tunisiens ont commencé à sortir et célébrer.

Le 6 février notamment, des milliers de Tunisiens habitant les grandes villes s’étaient rendues à Sidi Bouzid pour remercier ces habitants d’avoir été à l’origine de la révolution. C’était émouvant.

Aujourd’hui, dix ans après, je constate qu’il y a encore des nostalgiques de l’ère de Ben Ali, qui disent “c’était mieux avant” car sous Ben Ali régnaient l’ordre et la sécurité, et que les problèmes socio-économiques, notamment le chômage, que connaît aujourd’hui la Tunisie n’existaient pas. C’est faux, ces problèmes existaient bien à l’époque de Ben Ali, mais on ne les voyait pas car le président déchu interdisait les manifestations et censurait les médias. Aujourd’hui, ces problèmes sont visibles car n’importe quel citoyen a le droit de manifester, de s’exprimer dans les médias et de filmer. C’est ce qu’on appelle une démocratie."