Diplomatie: les enjeux de la tournée éclair en Europe du Premier ministre indien Narendra Modi

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Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février, l’Europe traverse l’une des crises les plus graves de son histoire récente. C’est le moment qu’a choisi le Premier ministre indien Narendra Modi pour y effectuer un voyage officiel afin de renforcer les relations bilatérales. Au cours de cette visite éclair de trois jours, il va dialoguer avec pas moins de huit chefs d’État, rencontrer une cinquantaine de capitaines d’industrie, des hommes d’affaires et la diaspora indienne.

Les spécialistes placeront la tournée européenne de Narendra Modi résolument sous le signe du bilatéral. Le Premier ministre indien effectue à partir de ce 2 mai une visite éclair de trois jours, qui débutera par l'Allemagne. Modi se rendra ensuite à Copenhague, avant d'atterrir à Paris sur le chemin du retour. « On ne peut pas venir en Europe, sans passer par Paris », disait au micro de RFI un spécialiste de l’Inde, tout en rappelant que Narendra Modi qui entretient des relations étroites avec le chef de l’État français, sera le premier leader étranger à rencontrer Emmanuel Macron depuis sa réélection il y a huit jours. Il faut noter que Narendra Modi n’ira pas à Bruxelles étant donné qu’il s’est déjà longuement entretenu avec la présidente de l’UE Ursula von der Leyen, qui était récemment à New Delhi où elle a prononcé le discours d’inauguration du Raisina Dialogue, une conférence sur la géopolitique.

À Berlin, ce sera la première rencontre de Modi avec le chancelier allemand Olaf Scholz. Les entretiens bilatéraux des deux chefs de gouvernements s’inscrivent dans le cadre de l’impulsion donnée par Angela Merkel aux relations entre l’Inde et l’Allemagne. Cette dernière est le premier partenaire économique européen de New Delhi, avec 1 700 entreprises allemandes opérant en Inde et plus de 20 000 jeunes Indiens étudiant dans les universités allemandes. Les deux pays ont célébré l’année dernière le 70e anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques et le 20e anniversaire de leur partenariat stratégique. L’affirmation toute récente par le secrétaire d’État aux Affaires étrangères allemandes Tobias Lindner qu’aucun problème géopolitique majeur ne peut être résolu sans prendre langue avec l’Inde, donne la mesure du rapport de confiance mutuelle qu’entretiennent les deux pays.

Si le chancelier espère convaincre Modi de se rapprocher de la position des Occidentaux sur la crise en Ukraine, les Indiens comptent sur le soutien de l’Allemagne et de la France pour relancer les négociations sur l’accord de libre-échange avec l’UE bloquées depuis 2013. La question pourrait être évoquée lors de la tenue de la sixième édition de la consultation intergouvernementale Inde-Allemagne (CIG) qui sera coprésidée par les deux dirigeants. La dernière session de la CIG s’était déroulée en Inde en octobre 2019, en présence d’Angela Merkel qui était accompagnée d’une douzaine de ses ministres. La CIG s’est imposée comme une structure importante de dialogue et de mise en œuvre de projets de collaborations entre les deux pays.

Coopération indo-nordique

Selon les spécialistes, le volet le plus important de la visite de Narendra Modi en Europe est peut-être le déplacement qu’il effectuera le 3 mai à Copenhague, au Danemark. Outre le Business forum et la réunion du partenariat stratégique vert entre Copenhague et New Delhi, la capitale danoise accueillera le deuxième sommet Inde-pays scandinaves auquel participeront plusieurs dirigeants de la région, dont la Première ministre Katrin Jakobsdottir d’Islande, le Premier ministre Jonas Gahr Store de Norvège, la Première ministre Magdalena Andersson de Suède et la Première ministre Sanna Marin de Finlande. Au menu, la reprise économique post-pandémique, le changement climatique, l’innovation et la technologie, les énergies renouvelables, l’évolution des scénarios de sécurité mondiale et la coopération indo-nordique dans la région arctique.

« Le partenariat vert prendra un poids particulier avec ce deuxième sommet Inde-pays nordiques, explique Jean-Luc Racine, spécialiste de l’Inde. Avec les pays nordiques, l'Inde va parler de l'Arctique. Or le gouvernement a sorti le mois dernier son programme d'action sur l'Arctique puisque l'Inde a depuis plusieurs années une base de recherches dans le Svalbard, l'île au nord de la Norvège. Il s'agit en partie de voir comment les choses se passent dans les glaciers par rapport aux glaciers himalayens. L'Inde a aussi un partenariat avec les pays nordiques sur l'énergie verte. »

L’intérêt de l’Inde pour cette région date du début du siècle dernier, car déjà en 1920 l’Inde faisait partie du traité de Svalbard, qui a jeté le cadre juridique régissant l’exploration de l’Arctique. En tant que membre observateur du Conseil de l’Arctique, l’Inde est aujourd’hui l’un des rares pays avec les États-Unis à se réunir en sommet régulièrement avec les États nordiques. Les Chinois sont également présents dans cette région et ont investi massivement dans des projets d’expéditions scientifiques et d’exploration de ressources en énergie.

Pour les spécialistes, le détour par Paris est un signal d’une relation étroite. Si l’Allemagne est importante pour les questions de l’économie et de transferts de technologie, l’Inde collabore étroitement avec la France sur des aspects stratégiques, rappellent les experts. Or, Modi n’a pas besoin de rester très longtemps à Paris car les négociations tous azimuts sur des sujets importants se déroulent à intervalles réguliers. « Mais étant en Europe, faire un détour rapide par Paris pour prendre Macron dans ses bras pour le féliciter pour sa réélection, ça fera la photo », ironise Jean-Luc Racine (1).

Évoquant les dossiers stratégiques en cours ou en attente de négociations entre Paris et New Delhi, le chercheur rappelle que, s'agissant du bilatéral franco-indien, « la clef, c'est les questions de défense avec une disponibilité française pour jouer la carte de "Make in India". Sur la table, de nouveaux sous-marins, des moteurs d'avion et reste la question de savoir si l'Inde va lancer un nouvel appel d'offres pour des avions de combat, auquel cas se reposerait la question de fabriquer des Rafales en Inde. Au fil des années, la France s'est imposée comme le deuxième fournisseur d'armes, derrière la Russie, mais devant les États-Unis. C'est un axe fort, avec Paris ne s'encombrant pas des questions de droits de l'homme en Inde. »

« Nous pouvons faire beaucoup plus »

Même si les choses se passent plutôt bien entre New Delhi et ses principaux partenaires de l'UE, dans les capitales européennes, on ne comprend pas que l’Inde continue de faire affaire avec la Russie, affichant sa neutralité face au conflit en Ukraine. Pendant le Raisina Dialogue à New Delhi, lorsqu’on a demandé au chef de la diplomatie indienne, Subrahmanyam Jaishanker, pourquoi l’Inde continue d’acheter du pétrole brut à la Russie, il a eu beau jeu de rappeler que ces achats représentent entre 2 et 3% des approvisionnements indiens en énergie, et que le volume des achats indiens étaient probablement inférieurs à ceux de l’Europe en un après-midi. Manifestement, ces rappels à l’ordre répétés irritent au plus haut point les responsables indiens qui n’hésitent pas à renvoyer les Occidentaux à leurs défaillances en matière de respect de l'ordre international fondé sur des règles.

Narendra Modi sait bien qu’il sera sous pression tout au long de son séjour européen, et appelé à prendre ses distances avec Moscou et soutenir l’action occidentale contre l’invasion de l’Ukraine. Pourtant, il a choisi ce moment de crise pour venir vendre l’Inde aux Européens car il voit bien que les démocraties mondialisées sont dans le désarroi avec l’alignement de la Chine sur les positions de la Russie belliciste de Vladimir Poutine, ce qui pose la question de la vulnérabilité des échanges mondiaux. L’Inde est un partenaire majeur de l’UE, avec le montant de leur commerce bilatéral s’élevant en 2020 à quelque 62,8 milliards de dollars. En Inde comme en Europe, les décideurs sont convaincus que le temps est venu de renforcer leur partenariat stratégique. « L'Union européenne est le troisième plus important partenaire commercial de l'Inde, mais nous pouvons faire beaucoup plus », a déclaré Ursula von der Leyen lors de son récent passage à New Delhi.

On est dans une période de changement de paradigme, selon Amrita Narlikar (2), professeure de politique internationale à l’université de Hambourg et fondatrice de GIGA, un think-tank basé en Allemagne. « Il y a une prise de conscience grandissante en Allemagne du danger de mettre tous les œufs dans le même panier, en l'occurrence chinois, affirme-t-elle. Les Allemands regardent de plus en plus vers l’Inde. Nous à GIGA, nous disons au gouvernement à Berlin que la leçon qu’il faut retenir de la crise actuelle est la menace que la surdépendance à l’égard des États autoritaires fait peser sur les chaînes d’approvisionnement. Le temps est venu pour l’UE de réduire sa dépendance par rapport à la Chine et se tourner vers des partenaires comme l’Inde, animés du même esprit. »

Pour la professeure Amrita Narlikar comme pour Jean-Luc Racine, la visite éclair de Narendra Modi en Europe, annonce les réalignements géopolitiques à l’œuvre sur la scène internationale, suite à la crise ukrainienne.

(1) Jean-Luc Racine est Directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et chercheur senior à Asia Centre.

(2) Amrita Narlikar est la présidente du German Institute for Global and Area Studies (GIGA) et professeur à l'université de Hambourg.

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