Le dilemme du retrait des troupes de l’Otan d’Afghanistan

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Près de 20 ans après le début de l'intervention internationale en Afghanistan, et alors que l'Otan réfléchit à son retrait complet, entretien avec le chercheur à l'Iris et ancien diplomate Georges Lefeuvre.

Cela fait presque vingt ans que l’Otan est présent en Afghanistan. De 130 000 soldats, les troupes sont passées à seulement 9 600 aujourd’hui, dont 2 500 Américains. Les accords de Doha de février 2020 signés par l’administration Trump avec les talibans prévoient le retrait complet de la coalition internationale pour le 1er mai.

Mais lors de la réunion de l’Otan à Bruxelles, les 17 et 18 février, les pays membres ont finalement décidé de ne rien décider. Éclairage avec l’ancien diplomate Georges Lefeuvre, anthropologue, spécialiste de l’Afghanistan et chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques.

RFI : Quand est-ce que les 9 600 soldats sauront s’ils partent ou s’ils restent au-delà du 1er mai ?

Georges Lefeuvre : C’est une situation extrêmement complexe que nous a laissé Donald Trump au moment de partir. À la fin de son mandat, les troupes américaines ont été réduites au nombre de 2 500. Alors que l’état-major ne cessait de dire à Donald Trump qu’avec moins de 4 500 hommes, il sera impossible d’assurer la sécurité ou de mener des actions contre des opérations terroristes. Évidemment, Joe Biden ainsi que son secrétaire d’État Antony Blinken, dès qu’ils ont pris le pouvoir, ont dit : « Attendez, les accords de Doha, on va tâcher de les revoir et de les réévaluer ». Oui, mais les talibans leur ont répondu qu’ils n’ont pas signé avec monsieur Trump ou avec monsieur Biden, mais avec les États-Unis.

Il est en effet écrit que toutes les troupes étrangères partiront le 1er mai. C’est là que c’est terrible, car les Américains se sont engagés au nom des 39 autres pays de la coalition internationale. Les talibans ont répondu : « Si vous ne respectez pas les termes de l’accord, nous reprendrons la guerre ». Pourtant, il faut savoir que les talibans avaient cessé les combats contre les armées étrangères, le temps qu’ils plient bagages.

Mais les talibans ont-ils respecté leurs engagements pris à Doha, les violences n’ont jamais vraiment cessé ?

Jusqu’à présent, les talibans se sont tenus à la lettre à l’accord du 29 février 2020. Et s’ils s’en tiennent à la lettre du texte, ils seront tout à fait capables en effet, à partir du 1er mai prochain, de reprendre les combats. Pendant l’hiver et le froid très rigoureux, des mouvements sont compliqués, mais tout le monde sait très bien que chaque printemps on observe ce qu’on appelle « l’offensive de printemps » des talibans.

Si les troupes étrangères restent, il faudra donc s’attendre à davantage d’attaques, comme le craint le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg ?

Il est vrai que Jens Stoltenberg est très ennuyé, car en février 2020, au moment de la signature des accords, il a dit : « On est tous arrivés ensemble, on partira tous ensemble ». Puis, aujourd’hui, en voyant la situation sur le terrain, il dit : « Si nous restons après le 1er mai, nous courons le risque d’attaques contre nos troupes, mais à l’inverse, évidemment, si nous partons, nous risquons de perdre toutes les avancées et de voir l’Afghanistan devenir un refuge de groupes terroristes internationaux ». Voilà le véritable dilemme.

« Aucun allié ne veut rester plus longtemps que nécessaire », a dit Jens Stoltenberg. Mais pensez-vous que le président Joe Biden est aussi pressé que Donald Trump de quitter le guêpier afghan ?

Joe Biden est pris au piège. Le président américain n’a pas du tout envie d’abandonner l’Afghanistan au chaos complet. En même temps, il sait que s’il reste, il va déclencher la colère des talibans, qui ont des moyens militaires considérables. Disons-le : les talibans risquent de faire de ne faire qu'une bouchée de pain de l’armée nationale afghanes.

« Stay or go », rester ou partir, si vous aviez à trancher cette question, quel conseil donneriez-vous à l’Otan et au nouveau secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin ?

Il y a une seule chose qui peut être faite, et je pense que ça sera ce que vont faire les pays membres de l’Otan. Ils n’ont pas pris de décision ferme pour le 1er mai. Mais ils peuvent mettre en avant cet argument de dire que le processus de paix a pris du retard. Donc, on pourrait raisonnablement faire comprendre aux talibans, qui n’ont pas forcément envie de perdre tout ce qu’ils ont déjà obtenu, qu’il faudra retarder le retrait des troupes, par exemple de six mois. Cela permettra d’avancer encore dans les pourparlers de paix, avant que les reste des troupes de l’Otan pourrait partir dans de meilleures conditions. L’Otan a choisi la stratégie du « wait and see » parce qu’il n’y a en réalité pas d’autres options que d’attendre avant de décider le retrait.