Des "Diaboliques" à "Spider-Man No Way Home", l'histoire secrète du "spoiler alert"

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Tom Holland dans
Tom Holland dans

Blockbuster le plus attendu du mois, Spider-Man: No Way Home est sorti ce mercredi au cinéma. Pour les fans, c'est la fin d'une longue attente et le début d'un vrai parcours du combattant: esquiver les spoilers de ce grand spectacle très riche en clins d'œil à la saga de l'homme-araignée.

Pour cette raison, certains ont préféré quitter les réseaux sociaux afin de pouvoir découvrir le film plus sereinement, rapportent certains médias américains. Un message des stars du film Tom Holland, Zendaya et Jacob Batalon a d'ailleurs été diffusé sur YouTube pour demander aux spectateurs de ne rien divulguer:

"Une fois que vous avez vu le film, ne le spoilez pas", implore le trio.

"On se voit au cinéma et retenez bien ça: pas de spoil", ajoute Jamie Foxx, interprète d'Elektro, un des super-vilains de retour dans ce nouvel épisode. "Mais Jamie, tu es un spoiler!", lui répond Jacob Batalon. Une référence à un message Instagram de la star, qui avait lui-même divulgué sa présence dans le film il y a deux ans.

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Pour éviter toute fuite, les grands studios américains choisissent le plus souvent de montrer leurs films seulement la veille de la sortie. Ce fut le cas pour Avengers Endgame, mais aussi pour Spider-Man: No Way Home.

Cette peur du spoiler a même contaminé les interviews. Il peut ainsi arriver que les journalistes rencontrent les acteurs de ces superproductions sans les avoir vu, pour limiter les questions qui pourraient révéler d'importants points de l’intrigue.

"Ne soyez pas diaboliques!"

Cette peur du spoiler remonte à loin. À 1955, pour être exact. Cette année-là sort Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot. Adaptation du roman Celle qui n'était plus de Boileau-Narcejac, ce thriller avec Simone Signoret, Véra Clouzot et Paul Meurisse raconte l'assassinat d’un homme par sa femme et sa maîtresse. Le film se termine avec un message suppliant le public de ne pas révéler la fin:

"Ne soyez pas DIABOLIQUES! Ne détruisez pas l'intérêt que pourraient prendre vos amis à ce film. Ne leur racontez pas ce que vous avez vu. Merci pour eux."

Cette technique, que Les Diaboliques popularise, avait en réalité déjà été employée en 1926 dans L'Oiseau de nuit, un polar longtemps pensé perdu et redécouvert récemment. Ce film, dont le héros est un mystérieux tueur surnommé "The Bat" (la chauve-souris), interpellait le public d’entrée de jeu: "Vous pouvez garder un secret? Ne révélez pas l’identité de 'The Bat'. Les spectateurs seront plus à même d’apprécier ce mystère s'ils doivent le résoudre eux-mêmes."

Agatha Christie avait recouru au même procédé pour sa pièce La Souricière, jouée pour la première fois en 1952, et qui s'achève par cette adresse au public: "Chers spectateurs, complices du crime, merci d'être venus. Et de ne pas révéler l'identité du meurtrier." Selon son petit-fils, Agatha Christie détestait que l’on révèle les twists de ses récits.

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"Ne révélez pas la fin, c'est la seule que j’ai"

En 1960, la peur du spoiler prend une autre tournure avec Psychose d'Alfred Hitchcock, et s'infiltre jusque dans la promotion des films. Le scénario, avec ses nombreux retournements de situation, est alors tellement novateur que pour préserver ses secrets le réalisateur britannique insiste pour que les spectateurs ne soient plus acceptés dans les salles une fois le film lancé. Une première dans l’histoire du 7e Art. Le cinéma était alors permanent et le public pouvait entrer dans les salles quand il le souhaitait, et y restait aussi longtemps qu'il le voulait.

Selon la légende, le cinéaste aurait même tenté d’acheter chaque exemplaire du roman de Robert Bloch dont s’inspirait le film pour empêcher tout spoiler.

"Après avoir vu Psychose, ne révélez pas la fin", s’amuse Hitchcock sur l'affiche. "C’est la seule que j’ai."

Plusieurs films s'inspireront de la méthode hitchcockienne. En 1984, Vive la vie de Claude Lelouch s'ouvrait avec une adresse anti-spoiler du réalisateur. Quant à The Crying Game, Oscar du meilleur scénario original en 1993, on pouvait lire sur l'affiche ce message: "Le film dont tout le monde parle… mais dont personne ne dévoile les secrets".

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En 2019, Quentin Tarantino fera de même à Cannes pour Once upon a time in Hollywood, évocation de l’année 1969 et relecture de l’affaire Sharon Tate. "Le casting et l'équipe ont beaucoup travaillé pour créer quelque chose d'original, et je veux juste que tout le monde évite de révéler quoi que ce soit qui puisse empêcher le futur public d'apprécier le film de la même manière", avait-il écrit à l'attention des festivaliers.

Quelques mois plus tôt, les créateurs d'Avengers Endgame avaient, eux, lancé sur les réseaux sociaux la campagne "Thanos réclame votre silence" (#ThanosDemandsYourSilence).

"Economiser du temps et de l’argent"

Avec l'avènement des réseaux sociaux, les amateurs de séries (Game of Thrones, Breaking Bad en particulier) doivent en effet manier l'art délicat d'esquiver les spoilers. Netflix n'arrange rien avec ses programmes disponibles intégralement le même jour et c'est désormais la course à celui qui finira en premier pour éviter les spoils.

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Historiquement, le spoiler a toujours été l'apanage des "trolls", ces personnes poussées par l'envie de créer des polémiques rien pour le plaisir. Ce n'est pas un hasard si le mot est apparu pour la première fois en avril 1971 dans les colonnes de la revue satirique National Lampoon, sous la plume de l'iconoclaste Doug Kenney, futur scénariste des comédies cultes Animal House (1978) et Caddyshack (1980).

Avec sa rubrique nommée "Spoilers", l'humoriste, pur produit de la contre-culture américaine, prenait un malin plaisir à révéler les intrigues de plusieurs œuvres célèbres comme Citizen Kane ou Psychose. Maître du sarcasme, il présentait ses spoilers comme un service d’utilité publique pour "économiser du temps et de l’argent".

Le plus vieux spoil du monde

La "spoiler alert" a ensuite fait son chemin, avec une première occurrence sur Internet le 8 juin 1982. Un message publié ce jour-là sur le réseau de forums Usenet, et retrouvé dans des archives de discussions, évoque en détail la mort de Spock (Leonard Nimoy) dans Star Trek II: La Colère de Khan, sorti quatre jours auparavant.

Dans les années 1990, l’expression entre dans le langage courant. Un article d’Amy E. Schwartz publié le 6 décembre 1994 dans le Washington Post cite "spoiler alert" parmi les mots nés avec l’explosion d’Internet. Mais l'expression n'est pas encore totalement adoptée par le grand public.

En janvier 2005, le grand critique américain Roger Ebert confiait son irritation envers les critiques qui spoilaient et leur demandait d'ajouter des "spoiler warnings" à leurs articles. "Les critiques n’ont aucun droit à spoiler", écrivait-il.

C'est à partir de 2007 que l'expression "spoiler alert" s'impose, et figure dans les mots les plus recherchés de Google. Un phénomène qui survient l'année où le streaming se popularise avec la création de Hulu aux Etats-Unis, précise Buzzfeed.

L'affaire "Mad Men"

À l'été 2010, tout bascule, avec deux événements déterminants la même semaine. Le 16 juillet, la journaliste du New York Times Alessandra Stanley révèle dans un article un élément important de la saison 4 de Mad Men.

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L’affaire fait grand bruit et le créateur de la série Matthew Weiner va jusqu'à confier son "choc" au Hollywood Reporter. "Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils avaient été pris de court par l’article." La prestigieuse revue New York Magazine qualifie de son côté l’acte d'Alessandra Stanley comme "méprisable".

Le même jour, Inception de Christopher Nolan sort au cinéma aux Etats-Unis. Thriller onirique dont le scénario est jalousement gardé secret par son réalisateur et son casting, Inception va cristalliser toutes les inquiétudes des anti-spoilers. Et sa fin sera la scène la plus commentée de l'année.

"Le discours est dominé en ce moment par ces deux mots prononcés comme un mantra et qui sont en train de devenir omniprésent (dans nos discussions): spoiler alert", note quelques jours après la sortie dans un article le célèbre critique du New York Times A.O. Scott.

Le combat anti-spoiler a même eu récemment des répercussions juridiques en France. En septembre dernier, un internaute qui avait dévoilé le dénouement de Koh-Lanta a ainsi été condamné par le tribunal de Paris. Il a dû supprimer des réseaux sociaux les informations qu'il avait divulguées sur les épisodes à venir.

Mentir pour éviter les spoils?

Alors pour préserver coûte que coûte les secrets, certains n’hésitent plus à mentir. En 2013, J.J. Abrams avait changé les dialogues d'un extrait de Star Trek Into Darkness, pour dissimuler le plus longtemps possible l’identité du personnage incarné par Benedict Cumberbatch.

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Le comédien britannique, qui joue le méchant iconique Khan, avait été contraint tout au long de la promotion de mentir et d’affirmer qu’il jouait un terroriste du nom de John Harrison. Les fans n’avaient pas apprécié le tour de passe-passe et la révélation dans le film de l'identité de Khan n’avait pas eu l’effet escompté.

Il est aussi devenu courant de tourner des fausses scènes. La fameuse séquence entre Luke et Dark Vador dans L’Empire Contre-Attaque (1980) avait été tournée en petit comité. Pour le prochain Scream, dont la sortie est prévue pour janvier, l'équipe a mis en boîte des fins alternatives pour maintenir secrète l'identité du tueur.

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Le studio Marvel préfère de son côté truquer ses bandes-annonces et multiplie les mesures anti-spoils sur ses tournages. Robert Downey Jr. était ainsi le seul acteur du casting d’Avengers Endgame à avoir lu le script en entier. Le reste du casting n’avait accès qu’à des bribes de scènes et ignorait le plus souvent ce qu'il devait tourner. Spider-Man: No Way Home a été conçu de la même façon.

Une situation qui faisait déjà dire en 2014 sur Buzzfeed au critique américain Matt Zoller Seitz: "J’ai l’impression que Hollywood abuse de notre sensibilité collective autour des spoilers pour créer de l’enthousiasme autour de films pas très bons."

Article original publié sur BFMTV.com

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