Deux ans après la révolution, les Soudanais à nouveau dans la rue

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Des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues des grandes villes du Soudan pour fêter le deuxième anniversaire du soulèvement ayant mené à la chute du régime d'Omar el-Béchir, après 30 ans de règne autoritaire. Les Soudanais s’impatientent alors que la transition politique n’aboutit pas vraiment à des réformes concrètes et que les tensions montent entre civils et militaires au sein du gouvernement de transition.

De notre correspondant à Khartoum, Eliott Brachet

Sur les réseaux sociaux, l’appel à une « marche du million » a été relayé partout. Dès la mi-journée, il y avait déjà foule au cœur de Khartoum, mais peut-être pas une foule aussi grande que l’espéraient les principaux organisateurs, les comités de résistance qui avaient été le moteur du soulèvement anti-Béchir il y a deux ans. En tout cas, deux ans après la chute d’Omar el-Béchir, les mêmes slogans de révolution ont résonné devant les grilles du Palais où siège le Conseil souverain.

« Après la chute d’El-Béchir, on nous a volé notre révolution. La coalition de partis au pouvoir, les forces de la liberté et du changement ne représentent pas la révolution. Le conseil souverain, non plus. Les militaires prévoient de faire chuter le pouvoir civil. Je dis cela sans aucune affiliation politique. Mon parti c’est la nation soudanaise », confie Yasir un ingénieur qui conspue l’ensemble des forces politiques au pouvoir.

« Le peuple ne vit plus ! »

Au sein du cortège, les débats s’enflamment. Certains demandent la chute du gouvernement, d’autres des réformes concrètes comme Munjia Rahman : « Je ne suis pas descendue pour demander sa chute. Mais pour rappeler au gouvernement de Hamdok les demandes de son peuple. Il y a des pénuries de pain, nos frères font la queue pendant trois jours devant les pompes à essence. Le peuple ne vit plus ! »

Parmi les manifestants, ils sont très nombreux a subir de plein fouet la crise économique dans laquelle est plongé le pays. C'est notamment l'une des raisons qui a fait descendre Abdelbasit Osman, 23 ans, dans la rue : « Les manifestants encore debout continueront la lutte. C’est l’un des principes de la révolution soudanaise. Cette révolution est une idée, et cette idée n’est pas morte ».

Alors que le soleil se couche, les barricades se lèvent, éclairées par des pneus en flamme. La soirée s’annonce tendue, les forces de l’ordre lance les premiers gaz lacrymogènes.

Les militaires ciblés par les critiques

La lutte fut longue et la répression sanglante avant la chute de l'ancien régime. Notamment le 3 juin 2019 quand le sit-in devant le quartier général de l’armée fut violemment dispersé par des hommes armés en tenue militaire, faisant plus de 120 morts et autant de disparus. Hier, les manifestants portaient également des désirs de justice : que le gouvernement fasse la lumière sur ce massacre et que justice soit rendue pour les familles des victimes.

« Peu importe si on nous tire dessus, nous resterons debout pour nos martyrs. » Dans les slogans, sur les pancartes, de nombreux manifestants rendent hommage à leurs proches victimes de la répression. Amina Mohammed arbore un portrait de son fils sur le torse.

« Je suis la mère du martyr Abdesalam Kisha. Il est mort le 3 juin 2019 lors de l’expulsion du sit-in. Il a été assassiné. Un sniper lui a tiré dessus. Il était très courageux et très tendre. On n'a obtenu aucune réponse des autorités. Le comité chargé de l’enquête ne remplit pas sa mission. Personne n’est assez courageux pour rendre justice à nos martyrs. »

Pour cette mère de 58 ans, les coupables sont tout trouvés. « Nous savons qui les a tués. Nous accusons le Conseil militaire, le général al-Burhane et Hemedti. Tous les soldats qui ont participé à l’expulsion du sit-in. Nos enfants étaient optimistes. Ils voulaient construire un nouveau Soudan où chaque citoyen jouirait de ses droits, protégé par la loi. Aujourd’hui je suis dans la rue. Et j’y resterait même si on me tire dessus et jusqu’à ce que le pays soit dirigé à 100% par des civils. »

Le mois dernier, une fosse commune a été découverte dans le nord de Khartoum. Le comité chargé de faire la lumière sur les crimes du 3 juin n’a toujours pas désigné de responsable. L’enquête était censée aboutir en février dernier.