Deux ans après l'explosion au port de Beyrouth, une famille se bat toujours pour obtenir justice

Deux ans après avoir perdu leur petite Alexandra âgée de trois ans dans l'explosion massive au port de Beyrouth, Paul et Tracy Naggear vivent dans le chagrin et leur colère est de plus en plus grande face à la paralysie de l'enquête.

"On peut apprendre à vivre dans la tristesse, mais il y a une angoisse et une colère qui ne cessent de grandir" en l'absence de justice, confie Tracy, la mère d'Alexandra, à l'approche de l'anniversaire du drame jeudi.

Le 4 août 2020, la vie du couple qui habitait une maison en face du port de Beyrouth, et celles des habitants de la capitale libanaise, a été bouleversée lorsqu'une gigantesque explosion a fait plus de 200 morts et 6 500 blessés et détruit des milliers de bâtiments.

Depuis, Paul et Tracy Naggear se sont embarqués dans une longue et difficile quête de justice dans un pays dirigé par une classe politique inchangée depuis des décennies et accusée de corruption, d'inertie et d'incompétence.

Comme des centaines de proches de victimes, ils n'ont reçu aucune réponse de leurs dirigeants quant à la présence des tonnes de nitrate d'ammonium stockées sans précaution à l'origine de l'explosion.

Et avec les enquêtes au point mort depuis fin 2021, en raison d'obstructions politiques, pas un seul fonctionnaire n'a été jugé.

L'enquêteur principal, Tarek Bitar, qui poursuivait certains hauts responsables, a été empêché de poursuivre sa mission par une série de poursuites intentées contre lui. Le puissant mouvement armé du Hezbollah, poids lourd de la politique libanaise, l'a accusé de partialité et a appelé à son remplacement.

"Aujourd'hui, on se sent seuls"

"Au début, on avait de l'espoir parce que les gens étaient à nos côtés et manifestaient avec nous (...) mais aujourd'hui, on se sent seuls", dit Tracy, 36 ans, qui a déménagé avec son mari à la montagne de Beit Mery, à l'est de Beyrouth.

"Ce drame est la cause d'un pays, pas la cause" des familles des victimes uniquement, ajoute-t-elle. "C'est fatiguant de vivre dans un pays où la justice n'existe pas (...)", renchérit Tracy Naggear.

"Le criminel ne se juge pas lui-même", continue le père endeuillé, en référence à la classe politique que de nombreux Libanais accusent de "complicité" et de négligence dans l'explosion.

Le drame avait à l'époque redonné un nouveau souffle au soulèvement populaire qui s'était déclenché en octobre 2019 contre la classe politique, largement accusée d'être responsable de la crise économique sans précédent au Liban.

Pendant plusieurs jours, des affrontements ont opposé des manifestants aux forces de sécurité, mais la contestation s'est graduellement essoufflée face à l'aggravation de la situation économique et la pandémie de coronavirus.

Aujourd'hui, Paul Naggear estime que la justice ne peut être rendue que par le biais d'une enquête internationale.

En juin 2021, plus d'une cinquantaine d'organisations libanaises et internationales, aux côtés des familles des victimes, ont appelé le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU à "mettre en place une mission d'enquête internationale, indépendante et impartiale". En vain.

Un combat jusqu'à la mort

Avec l'espoir d'un jour obtenir justice, Tracy et Paul Naggear veulent que leur fils Axel, né en mars, soit impliqué dans leur quête.

"On se battra pour la justice et la vérité jusqu'à la mort", martèle Tracy. "Et si on meurt sans y parvenir, je voudrais qu'Axel reprenne le flambeau."

Volonté d'obstruction

Sous l'impulsion de son chef de l'époque, le député et avocat libanais Melhem Khalaf, l'Ordre des avocats de Beyrouth avait porté plainte contre l'Etat libanais au nom d'un collectif de 1 200 victimes de l'explosion. Mais les investigations sont là aussi suspendues.

Plusieurs facteurs internes et externes ont entravé l'enquête, notamment "la politisation du dossier", explique M. Khalaf.

"Ils ont fait plonger cette affaire dans des querelles politiques, et ont fait de la demande de la vérité une affaire subjective que chacun conteste. Les politiciens doivent retirer leur main du pouvoir judiciaire afin que celui-ci puisse d'abord faire respecter le droit, puis rendre la justice", explique l'avocat libanais.

Plusieurs pays, dont les Etats-Unis et la France, n'ont pas répondu aux demandes du Liban de lui fournir des images satellites du moment de l'explosion, et la justice libanaise n'a toujours pas reçu les rapports finaux des experts étrangers qui ont participé aux enquêtes préliminaires.

Cela reflète "une volonté d'obstruction", estime M. Khalaf.

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