Le deuil : impossible à imposer, indécent à exposer

GÉRARD RONDEAU / AGENCE VU

La perte d'un être cher n'est que la première étape d'une longue solitude. Face à l'injonction à "faire son deuil", autrement dit remiser au plus vite chagrin et détresse, une autre voie se dessine, plus apaisée : chérir les disparus et cultiver, ce faisant, une nouvelle forme de lien.

Cet article est issu du magazine Les Indispensables de Sciences et Avenir n°211 daté octobre/ décembre 2022.

"Il va falloir que tu fasses ton deuil, que tu en parles, que tu t’y confrontes, que tu le traverses. Certitudes pleines de suffisance de qui n’a pas encore connu le chagrin". Projetée dans la douleur infinie par la mort de son père en 2020, l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie* doit endurer la prescription que ressassent amis ou psys à celui qui vient de perdre un proche : "il faut faire son deuil." Une injonction au détachement, à l’oubli "d’une grande violence", selon la philosophe belge Vinciane Despret : "On vous dit comment vous devez détacher les liens avec le disparu. Et le mort n’a d’autre rôle à jouer que celui de se faire oublier."

Nous craignons la "contagion" du malheur

Issu d’une interprétation du modèle psychologique présenté par Freud en 1915 dans "Deuil et mélancolie", le concept de travail de deuil s’est imposé comme une norme. "Elle heurte beaucoup d’endeuillés, observe Martin Julier-Costes, socioanthropologue. Faire son deuil, cela signifie en creux que vous pourriez ne pas le faire. Or ce n’est pas une question de choix. On essaie de maintenir la tête hors de l'eau, et c'est déjà beaucoup ! " L'expression implique un travail "alors même que je suis complètement dépassé par cette chose irreprésentable, que je ne sais pas où j'en suis car je continue à entendre, voir, ressentir la personne disparue ". Sur le plan psychologique, ajoute-t-il, le deuil est "un processus naturel ; un trajet pour transformer le lien et la relation ".

Avec les étapes énoncées par la psychanalyse (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation), le "travail de deuil" implique "un processus linéaire, qui aurait une fin, souligne Martin Julier-Costes. On met à distance l'endeuillé en lui disant : gère ton deuil dans l'intimité, et reviens quand tu seras capable d'en parler sans trop d'émotion, sans trop m'affecter, moi".

Nous craignons la "contagion" d[...]

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