Derrière la polémique « barbecue et virilité », c’est l’écoféminisme qu’il faut comprendre

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Kay Fochtmann / EyeEm / Getty Images/EyeEm Photo taken in Leipzig, Germany

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« Il faut changer de mentalité pour que manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité », la déclaration de Sandrine Rousseau qui a mis le feu aux poudres.

ÉCOLOGIE - C’était la polémique de la rentrée, et pourtant il n’était pas question de pouvoir d’achat, d’inflation ou des recrutements dans l’Éducation nationale. Non, le sujet qui a tenu en haleine la sphère politique en début de semaine est né d’une déclaration de Sandrine Rousseau lors d’une table ronde des journées d’été d’EELV samedi 27 août. « Il faut changer de mentalité pour que manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité. »

S’en est suivie une réaction en chaîne. Fabien Roussel, Éric Ciotti, Nadine Morano, Yannick Jadot ou Clémentine Autain ont apporté leur pièce à la machine en soutenant ou non la députée écoféministe. « On mange de la viande en fonction de ce que l’on a dans le porte-monnaie, et pas en fonction de ce qu’on a dans sa culotte ou dans son slip », a notamment rétorqué le premier secrétaire du Parti communiste.

Derrière son apparente légèreté, ce sujet - les hommes et le barbecue - pose de réelles questions de fond : celle du lien entre la viande et le réchauffement climatique, et celle du décalage dans la consommation de viande des femmes et des hommes. Dans les deux cas, il existe des chiffres et des données permettant largement d’étayer les propos de Sandrine Rousseau.

Mais, plus généralement, et pour saisir la portée de ce débat, il faut peut-être retourner à l’origine d’une telle position, qui est profondément ancrée dans un mouvement récent : l’écoféminisme. Sandrine Rousseau s’est toujours revendiquée de ce mouvement : « L’idée est de remettre en cause le triptyque qui fonde notre société actuellement : prendre, utiliser, jeter. On fait ça pour la nature, mais aussi finalement pour le corps des femmes, et plein d’autres personnes dans la société, précaires ou vulnérables. C’est exactement ça qu’il faut que l’on renverse ! », expliquait-elle ainsi dès le lancement de la campagne présidentielle.

Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

L’écoféminisme est plus un mouvement de pensée qu’un courant pratique. Ce n’est pas tant des solutions à la crise environnementale qu’il offre, que la possibilité de repenser la manière dont certains grands problèmes dans ce monde sont plus liés qu’on ne le croit, et d’affirmer que les femmes ont un grand rôle à jouer dans la lutte pour le climat.

C’est une écrivaine française, Françoise d’Eaubonne, qui la première a introduit ce terme de « féminisme écologique » en 1974 pour « attirer l’attention sur le potentiel des femmes à mener une révolution écologique », note l’encyclopédie de l’université de Stanford. Ce concept, à l’origine, devait permettre « d’explorer la nature des connexions entre les dominations injustifiées sur les femmes et la nature » et, plus généralement, montrer que le patriarcat et le capitalisme oppressent tout autant la nature que les femmes.

« La thèse fondamentale de l’écoféminisme, c’est de soutenir qu’il y a des liens indissociables entre domination des femmes et domination de la nature, ou entre capitalisme écocide et patriarcat. Que ce sont les deux facettes de la même médaille, du même modèle de civilisation qui s’est imposé historiquement », explique auprès de Slate la professeure de philosophie spécialiste du sujet Jeanne Burgart Goutal.

Comment ce mouvement est-il né ?

Si le concept a jailli d’un esprit français, le mouvement, lui, est né aux États-Unis et au Royaume-Uni dans les années 70-80, notamment à travers de la menace d’une guerre nucléaire.

L’Amérique de la fin des années 70 est agitée par plusieurs mouvements sociaux et c’est dans ce contexte que naît une convergence des luttes entre les féministes et ceux chez qui émerge une conscience environnementale.

« Des femmes impliquées dans le mouvement féministe et qui étaient liées à d’autres militantismes, le pacifisme, le mouvement antinucléaire, se mobilisent à l’occasion de catastrophes nucléaires ou de scandales sanitaires liés à l’environnement, et créent les premiers groupes écoféministes, comme Women and life on Earth », souligne Jeanne Burgart Goutal, cette fois pour Usbek & Rica.

En 1980, une action clé de ce courant pacifiste, antinucléaire, féministe, voit le jour quand 2000 femmes entourent le Pentagone et s’enchaînent à ces grilles. Certaines, déguisées en sorcières, s’amusaient même à jeter des sorts.

Quel est le rapport entre climat et droits des femmes ?

L’un des concepts forts de l’écoféminisme est celui du « reclaim », qu’on peut définir comme un mouvement de réinvention (de l’histoire, de la nature) et de réappropriation (de ce qui a longtemps été associé uniquement aux femmes).

Il faut savoir, avant toute chose, que globalement, les femmes sont plus vulnérables aux conséquences du réchauffement climatique que les hommes. « Sécheresses, désertification, inondations sont aussi autant de menaces sur les activités agricoles dont les femmes ont majoritairement la charge, alors même qu’elles produisent dans certains pays jusqu’à 80 % de l’alimentation. Quand une catastrophe naturelle frappe une région, le risque de décès est 14 fois plus élevé pour les femmes », selon l’ONU. Le reclaim, c’est donc d’une part se réapproprier la place des femmes dans le monde.

D’autre part, il s’agit de la tentative de se réapproprier des activités qualifiées de féminines et bien trop souvent dénigrées, comme le soin apporté aux enfants, au corps, à l’alimentation, le rapport aux plantes ou à la sensibilité. « Elles disaient que ces activités étaient des activités humaines importantes, qui avaient été assignées aux femmes et dénigrées, mais devaient être permises à tous et toutes », avance Jeanne Burgart Goutal pour Slate.

Ce pan de l’écoféminisme n’a pas fait l’unanimité, loin de là, certaines féministes souhaitant au contraire s’extraire d’un tel lien avec la nature et notamment avec la capacité à enfanter, qui, seule, ne les définit pas.

Quels problèmes pose cette association entre féminisme et écologie ?

Faire reposer l’avenir de la planète sur les épaules des femmes, n’est-ce pas alourdir leur charge mentale ? La journaliste Nora Bouazzouni, autrice de Faiminisme, s’interroge sur Slate sur la compatibilité entre féminisme et écologie.

Elle rappelle qu’en plus d’être les premières victimes du réchauffement climatique, elles sont aussi celles qui, au sein des foyers, ont le plus de charge mentale. Une charge mentale à laquelle s’ajoute, de par la conscience écologique, une « charge morale ».

« Décrypter les étiquettes, faire la chasse aux ingrédients problématiques ou dangereux dans les produits d’hygiène, alimentaires et ménagers, finir par fabriquer de guerre lasse son propre déo et son nettoyant multi-usages, faire ses courses dans trois endroits différents, coudre ou chiner ses vêtements, parcourir le web à la recherche de recettes et astuces de grand-mère, préparer des vacances zéro carbone… Tout ça représente un surcroît de travail dévolu, encore une fois, aux femmes, des activités chronophages et épuisantes mentalement et physiquement, mais exécutés au nom des générations futures », écrit-elle entre autres.

On retrouve, semble-t-il, cette même charge concernant la consommation de viande. D’après l’enquête INCA 3 de l’ANSES, la consommation médiane de viande (hors volaille) est de 43 grammes par jour pour un homme contre 27 pour une femme. Et de 23,2 grammes par jour de charcuterie pour un homme, contre 12,9 pour une femme.

« Dans le monde, l’écrasante majorité des personnes qui adoptent des régimes végétariens, végétaliens et véganes sont des femmes », rappelle également Nora Bouazzouni dans un article de Reporterre. Elles représentent en moyenne 70 % des végétariens.

Par ailleurs, le lien entre viande (et plus particulièrement l’élevage industriel) et dérèglement climatique n’est plus à prouver. Selon une étude britannique publiée en 2021 dans la revue Plos One, une alimentation sans viande émet 59 % moins de gaz à effet de serre.

Avec de telles déclarations et en venant percuter de plein fouet nos habitudes, Sandrine Rousseau, n’apporte peut-être pas de solutions directes à ces profonds problèmes, mais vient rappeler que le politique, c’est aussi, pour reprendre des mots de Jeanne Burgart Goutal, « inventer un possible à partir d’une situation où plus rien ne paraît possible ».

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