Les derniers mois de la gendarme Sakhri, morte à la caserne

Pierre PRATABUY
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Depuis la mort de Myriam Sakhri en 2011 dans une caserne lyonnaise, la version officielle veut que cette gendarme se soit suicidée parce qu'elle devait comparaître devant un tribunal. Mais de nouveaux éléments esquissent une autre histoire.

Cette femme de 32 ans retrouvée dans son logement de fonction, une balle dans le ventre et son arme de service à ses pieds, se plaignait depuis des mois d'être harcelée. Après un premier classement de l'affaire, sa famille porte plainte, déclenchant l'ouverture d'une information judiciaire.

Celle-ci a débouché sur un non-lieu, confirmé en appel puis en cassation en 2015, les magistrats écartant tout harcèlement.

"Si les raisons du suicide de Myriam Sakhri restent en l'état inconnues et se heurtent à l'incompréhension de la famille, cet événement survenu dans un contexte de très forte alcoolisation (la défunte était sortie tard dans la nuit et avait bu, ndlr) doit être rapproché à des difficultés professionnelles que rencontrait la jeune femme", jugeaient-ils au final. Et d'évoquer "sa prochaine comparution en correctionnelle" dans deux procédures pénales diligentées à son encontre.

"Raisons inconnues" ? Un mot laissé par la défunte dans son appartement de la caserne Delfosse (2e arrondissement) donnait une piste, pourtant.

"Merci à G. le connard !": il désignait le colonel qui commandait à l'époque la gendarmerie du Rhône, où Myriam Sakhri travaillait au sein du Centre d'opérations et de renseignements (Corg), service chargé de répondre aux appels du public.

Cet officier est au cœur d'une requête déposée récemment par les avocats de la famille, William Bourdon et Vincent Brengarth, visant à faire rouvrir le dossier. Elle s'appuie sur des attestations de témoins dont l'AFP a pu prendre connaissance, qui éclairent d'un jour nouveau les derniers mois de la militaire.

- Ambiance -

Affectée précédemment à la brigade de Neuville-sur-Saône, elle rejoint le Corg en juillet 2010 après une blessure au genou mais demande rapidement à en partir pour retrouver le terrain.

Dans le même temps, selon ses proches, elle dénonce à ses supérieurs, oralement puis par écrit, des collègues qui raccrochent au nez d'usagers à coups d'insultes racistes ("bougnoule", "boukak").

Cette mise en cause, combinée à une dispense médicale du service de nuit (pendant deux mois) et 75 jours de congés maladie, conduit à l'isolement puis au harcèlement de la gendarme, soutient la partie civile depuis toujours.

A contrario, la justice a tenu la défunte pour responsable de la dégradation de l'ambiance au Corg, en des termes peu amènes.

"De l'avis de tous ses collègues", écrivaient les magistrats en 2014, Myriam Sakhri aurait "changé de comportement", faute d'obtenir la mutation qu'elle souhaitait, accumulant des congés synonymes de "surcroît de travail pour les autres". Pour avoir gain de cause, elle aurait même été "prête à invoquer le fait qu'elle était victime de propos racistes".

Un récapitulatif des arrêts maladie pris au Corg à l'époque montre cependant que la jeune femme n'était pas seule à en bénéficier, loin s'en faut. Le gendarme C., en particulier, totalisait 80 jours, ce qui ne l'a pas empêché de la traiter de "feignasse".

- "Bête noire" -

Celui-ci fait partie de ceux dont les propos racistes ont été dénoncés par Myriam Sakhri. "Ils ne pouvaient plus se sentir", affirme un gendarme qui les côtoyait il y a dix ans.

À rebours des conclusions judiciaires, des témoins assurent aujourd'hui que la gendarme était "très affectée" par le comportement de certains collègues et que cela n'avait rien d'une stratégie professionnelle.

Une enquête interne avait d'ailleurs été ouverte, pour laquelle elle avait constitué un dossier - avec "du lourd", disait-elle - et contacté une association de défense des droits des militaires.

Dès lors, elle devint "la bête noire du Corg" et sa hiérarchie se mit à surveiller "ses moindres faits et gestes", "à l'affût de la moindre erreur", confia-t-elle à des proches.

Le rôle du colonel G., en particulier, est pointé par la partie civile pour avoir déclenché les deux procédures pénales contre la gendarme en ayant recours à l'article 40 du Code pénal, qui permet de saisir le procureur sans plainte de tiers. Et ce alors que les faits incriminés n'en valaient pas la peine, "sauf si l'on veut plomber quelqu'un", de l'avis d'un gendarme.

Par ailleurs, Myriam Sakhri ayant saisi un avocat en vue de porter plainte, le colonel G. a tenté de se renseigner sur la nature de leurs relations auprès du barreau de Lyon. Outrée, la bâtonnière de l'époque le renvoya dans les cordes.

- "Tout le monde s'est tu" -

Les semaines précédant sa mort, la militaire fut aussi soupçonnée, à tort, d'avoir volé la carte bancaire de sa nièce et usurpé l'identité d'un collègue. Les victimes présumées furent interrogées.

Dans des attestations transmises à la justice, la première affirme aujourd'hui que les gendarmes lui ont demandé de dire à sa tante "d'arrêter ses agissements ou elle aurait de gros problèmes" ; le second estime que "les questions posées étaient orientées pour porter préjudice à Myriam".

Des témoins mettent en cause, parallèlement, les auditions menées après le décès par l'Inspection générale de la gendarmerie nationale. "Le fond de ce que j'ai voulu dire est mal retranscrit", assure l'un d'eux en regrettant de ne pas avoir relu sa déposition.

"On m'a demandé de ne pas parler du mot" visant le colonel G., confie une gendarme, évoquant une réunion organisée au Corg après le drame, destinée selon elle à "salir" la mémoire de la défunte. "Tout le monde a eu peur et s'est tu", déplore un autre.

Plusieurs mentionnent, enfin, des consignes données pour ne pas aller aux obsèques, au motif - erroné - que la famille s'y opposait.

La requête des avocats de la famille Sakhri a été plaidée le 26 janvier à la cour d'appel, où le parquet général a requis de rouvrir le dossier pour harcèlement et homicide involontaire. La chambre de l'instruction doit se prononcer le 30 mars.

Sollicitée par l'AFP avant l'audience, la DGGN avait répondu qu'il ne lui appartenait pas de s'exprimer sur une affaire judiciaire en cours.

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