La dernière plaidoirie de Me Henri Leclerc, pour défendre une "profession blessée"

Alain JEAN-ROBERT
·3 min de lecture
Me Henri Leclerc le 13 février 2019 au tribunal de Paris

"Défendre les avocats, je ne pouvais pas rêver d'une meilleure dernière plaidoirie. J'ai dit ce que je pensais"... Entouré des siens, l'avocat Henri Leclerc, 86 ans, vient tout juste de terminer sa défense d'une "profession blessée", l'ultime plaidoirie de sa longue carrière.

Un à un ses confrères viennent le féliciter d'une tape sur l'épaule. L'audience de la 1ère chambre civile du tribunal de Paris à peine levée ce mercredi, son "adversaire", Me Bernard Grelon, qui représente l’Etat, lui serre chaleureusement la main en oubliant, l'espace d'un cillement, les gestes barrières.

Les deux hommes font mine de s'offusquer de leur geste prohibé par la crise sanitaire mais continuent leur poignée de main.

Henri Leclerc est une légende du barreau, un "ténor". "Dans quinze jours, je quitterai cette robe (d'avocat). J'ai consacré ma vie au service de la justice...", rappelle-t-il. Le seul moment où sa voix grave et claire a un peu tremblé pendant la quarantaine de minutes où il s'est adressé au tribunal.

Dans la petite salle d'audience censée n'accueillir que 16 personnes, la jauge est largement dépassée.

Des avocats dont le bâtonnier de Paris, Me Olivier Cousi, se pressent pour entendre la dernière sortie à la barre de leur confrère, ancien président de la Ligue des droits de l'Homme et éternel défenseur des libertés publiques.

"Je suis un vieil avocat qui a soixante-cinq ans d'expérience professionnelle", rappelle Me Henri Leclerc, devenu avocat le 15 décembre 1955.

Au nom de l'Ordre, dont il deviendra membre honoraire le 1er janvier prochain, il attaque aujourd'hui l'Etat pour "faute lourde" en dénonçant un dysfonctionnement majeur du service public de la justice.

En cause: les investigations "secrètes" menées entre 2014 et 2019 par le Parquet national financier (PNF) pour tenter de débusquer la "taupe" capable de renseigner l'ancien président Nicolas Sarkozy et son avocat Me Thierry Herzog que leur téléphone était sur écoute, dans une affaire de corruption.

- "Atteinte grave" -

Cette enquête a conduit les enquêteurs à éplucher les factures détaillées (les "fadettes") des téléphones d'une douzaine d'avocats et de réclamer les listes d'appels de nombreux magistrats du pôle financier.

Dans cette affaire, "il y a une atteinte grave causée au secret professionnel des avocats, à leur réputation et leur image", soutient Me Leclerc. "Nous sommes une profession blessée", poursuit-t-il sans note, comme à son habitude.

"Les notes ça sert à quoi ? A lire des dates ? Les notes ça paralyse un peu la pensée. Moi, je préfère plaider sans note quitte à ne pas savoir précisément le mot que je veux employer", explique-t-il à l'AFP à la fin de l'audience.

"Je ne prends pas seulement la parole au nom de l'Ordre mais pour l'ensemble des avocats", prévient Henri Leclerc à la barre en déplorant que, dans cette affaire, "des avocats ont été surveillés pour rien".

Il rappelle qu'à la fin des années 1980, il s'était "battu pour que les écoutes téléphoniques soient réglementées en France". "J'ai l'impression de me retrouver en 1989", soupire-t-il.

Pour Me Leclerc, il est clair que le principe de protection de la vie privée a été bafoué dans cette affaire. Il réclame que la justice tranche rapidement, contre la partie adverse qui demande le renvoi du dossier.

Sur les bancs du public, toute la famille d'Henri Leclerc, sa femme, ses deux filles, son petit-fils, ont tenu à être présents.

"Habituellement, on ne vient jamais", confie la femme de l'avocat. "Oui, même mon petit-fils est là", dit avec fierté le vieil homme en désignant à ses confrères un petit garçon d'une douzaine d'années qui a "séché" l'école pour assister à la dernière prestation de son grand-père.

La plaidoirie se termine. Le vieil avocat semble heureux mais fatigué.

Une nouvelle audience de procédure a été fixée au 4 janvier avant un débat sur le fond à une date ultérieure. Sans Me Henri Leclerc.

aje/pa/alc