Depuis l’Allemagne, un activiste irakien à la rescousse des migrants en détresse grâce aux coordonnés GPS

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C’est un travail de l'ombre, mais souvent essentiel pour le sauvetage de migrants qui se retrouvent en situation de détresse. Ihab al-Raoui est un immigré irakien installé en Allemagne. Depuis 2016, il s’efforce d’aider les migrants qui se retrouvent bloqués en mer ou dans une forêt, participe aux recherches de personnes portées disparues, aide les familles à rapatrier le corps d’un proche décédé. Le tout à distance, à travers une page Facebook qu’il a créée avec des amis.

Depuis plusieurs semaines, la page Facebook qu'il anime, "Consolidated Rescue Group", est submergée de messages de migrants bloqués à la frontière entre la Biélorussie et ses voisins, la Pologne et la Lituanie, qui font partie de l'Union européenne. Le développement de cette nouvelle route migratoire est dû depuis l'été 2021 à la Biélorussie, qui a facilité les arrivées de migrants sur son territoire pour ensuite les pousser vers ses frontières avec l'Union européenne, en représailles à des sanctions des 27.

"On transmet leurs coordonnées GPS à des ONG humanitaires sur place"

Ihab al-Raoui est arrivé en Grèce en 2015 sur une embarcation de fortune, avant de s'installer en Allemagne. Depuis 2016, il se consacre, avec des amis, à aider les migrants en difficulté.

Quand les migrants nous contactent sur la page Facebook, la première chose qu'on leur demande, c'est de nous envoyer leur coordonnées GPS. Ensuite, on leur demande de tourner une courte vidéo ou un message vocal où ils expliquent leur situation. Ils sont souvent confrontés à la faim et au froid. Nous transmettons alors leurs coordonnées à des ONG humanitaires qui sont sur place pour qu'ils puissent leur venir en aide.

Nous insistons auprès des migrants bloqués entre la Biélorussie et la Lituanie ou la Pologne pour qu'ils nous envoient des messages vidéo car l'image est plus forte que l'écrit et est davantage susceptible de mobiliser l'opinion publique et les médias. Mais cela reste très difficile car souvent la batterie de leur téléphone est déchargée car ils ont déjà passé six ou sept jours dans la forêt.

La situation s'est beaucoup compliquée ces dernières semaines à la frontière biélorusse : les autorités polonaises ont imposé une zone d'exclusion le long de leur frontière et ni les ONG ni les journalistes ne peuvent y accéder. En plus, les migrants sont parfois contraints par l'armée biélorusse, sous la menace d'une arme, à passer la frontière.

Par exemple, un groupe de migrants, pour la plupart des Yéménites, m'a contacté récemment pour me dire qu'il était coincé à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Les gardes-frontières polonais les avaient refoulés alors que l'armée biélorusse les avait empêchés de rebrousser chemin vers Minsk. Ils étaient désespérés, livrés au froid et à la faim, et on a perdu leur contact.

"Je m'adresse aux ONG des droits humains [...]. Nous sommes en Biélorussie coincés, à la frontière avec la Pologne. Les gardes-frontières biélorusses refusent de nous laisser retourner en Biélorussie pour qu'on puisse rentrer dans notre pays alors que les gardes-frontières polonais ont refusé de nous laisser entrer en Pologne. Ils ont refusé de nous donner à boire et à manger”, explique un migrant d'une voix faible, dans cette vidéo relayée sur Facebook le 30 septembre.

Le 10 octobre, un groupe de migrants m'a envoyé un message avec sa géolocalisation pour me dire que l'armée biélorusse l'avait poussé vers la frontière avec la Lituanie, en lui disant que c'était la Pologne. Ils se sont retrouvés coincés entre une rivière et des marécages, leurs vêtements étaient mouillés, et les militaires biélorusses les empêchaient de rebrousser chemin. Ils m'ont contacté quelques heures après pour me dire qu'ils avaient finalement réussi à trouver un endroit sûr, sans me donner plus de précision.

Photo transmise par un groupe de migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Lituanie, à notre Observateur, le 10 octobre 2021.

Beaucoup de migrants parmi ceux qui m'ont contacté m'ont dit que l'armée biélorusse les avait menés à des points de passages avec la Pologne et la Lituanie, sous la menace d'une arme, et que quand ils voulaient retourner vers Minsk, parfois, ils étaient emprisonnés puis expulsés vers leurs pays.

Un groupe de migrants à l'aéroport de Minsk, attendant d'être reconduit vers le Liban. Photo prise le 6 octobre.

Rejetées de part et d'autre de la frontière, au moins quatre personnes sont mortes de fatigue et de froid, depuis début septembre. Vendredi 8 octobre, le corps d'une Irakienne décédée d'une crise cardiaque a été rapatrié en Irak. Elle était venue avec son mari et ses deux enfants. Son mari a été emprisonné, puis expulsé vers l'Irak avec ses enfants. J'étais en contact avec lui, je l'ai aidé à contacter l'ambassade d'Irak en Biélorussie pour rapatrier le corps de son épouse.

Des gardes-frontières polonais utilisent des chiens pour éloigner les migrants, le 1er octobre 2021.

Des gardes-frontières tirent en l'air pour repousser les migrants à la frontière, le 11 octobre 2021.

L'autre front sur lequel nous sommes beaucoup sollicités, c'est la frontière entre la Turquie et la Grèce. Le 8 octobre, nous avons été contactés par des migrants qui étaient dans une embarcation entre Izmir, en Turquie, et l'île grecque de Lesbos. Ils nous ont raconté que les gardes-côtes grecs ont saboté le moteur de leur embarcation avant de les abandonner à leur sort. Il y avait 22 personnes à bord, dont trois enfants. On a alors contacté les gardes-côtes turcs qui les ont secourus [photos ci-dessous].

Le même jour, deux autres embarcations de migrants avec 38 personnes à bord ont demandé de l'aide. Ils avaient été repoussés par les gardes-côtes grecs vers les eaux territoriales. Ils ont finalement été secourus par les gardes-côtes après qu'on les a contactés [vidéo ci-dessous].

On poste régulièrement des messages pour dissuader ceux qui sont tentés d'entreprendre ce type de voyages, surtout les familles avec enfants. Je leur montre la vérité : ils risquent d'être battus, affamés, noyés, de mourir de froid. Mais je ne sais pas si c'est utile. Malgré des expériences traumatisantes, de nombreux migrants tentent le voyage à plusieurs reprises, jusqu'à cinq ou six fois.

Les routes migratoires les plus dangereuses restent celles qui passent par la mer. Au moins 1 146 personnes sont mortes en tentant de rejoindre l'Europe par la mer au cours des six premiers mois de 2021, a indiqué l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans un communiqué publie en juillet. La plupart des personnes décédées tentaient d'atteindre l'Europe en traversant la Méditerranée.

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