Comment, depuis 2003, les États-Unis ont offert l'Irak à l'Iran

En 2003, dans le contexte de l'après 11-Septembre, les Américains ont reversé le régime de Saddam Hussein en envahissant l'Irak. Une manœuvre préparé hâtivement qui a offert le pays à son puissant voisin: l'Iran. (Photo: PATRICK BAZ / AFP)

INTERNATIONAL - Plus de 4600 soldats morts et au moins 2000 milliards de dollars dépensés. L’invasion de l’Irak, ordonnée en 2003 par George W. Bush dans le contexte de l’après 11-Septembre, a coûté très cher aux États-Unis. Que ce soit humainement ou financièrement.

Tout cela pour que dix-sept ans plus tard, le pays ait finalement basculé aux mains de l’Iran, grand détracteur des Américains dans la région. En effet, comme l’expliquent au HuffPost deux spécialistes de la région, la chercheuse Victoria Fontan et la politologue Myriam Benraad, les États-Unis ont créé les conditions idoines pour que la puissance régionale qu’est la République islamique prenne le contrôle du pays à la chute de Saddam Hussein. Pour citer la première, les Américains ont même “offert sur un plateau d’argent” l’Irak à l’Iran. 

“L’intervention militaire de 2003 a été largement improvisée”, rappelle d’emblée Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak et de la société irakienne. “Pas tant dans les modalités militaires que dans les semaines et les mois qui ont suivi la chute du régime de Saddam Hussein.” Résultat: il a fallu pour les Américains trouver des alliés de circonstance pour préparer l’après. 

“C’était la seule façon de ne pas se faire mettre dehors dès 2005”

Et alors que l’Irak de Saddam Hussein était “séculaire, même si ce dernier a mis la devise Allahu Akbar sur le drapeau pour contenter les barbus”, pour reprendre les mots de la spécialiste Victoria Fontan, c’est vers le chiisme politique et donc l’Iran que les États-Unis se sont tournés. “Beaucoup d’opposants chiites à Saddam Hussein ont pactisé avec Washington pour préparer sa chute”, décrit Myriam Benraad. “Ces mouvements d’opposition s’étaient pour la plupart réfugiés en Iran parce qu’ils avaient violemment été réprimés par Saddam Hussein. Et ils avaient noué des liens avec la République islamique.” 

Pour Victoria Fontan, George W. Bush n’avait pas d’autre choix que de donner les rênes de l’Irak aux pro-Iran. ”À l’époque, entre avril 2003 et décembre 2004, les Américains faisaient face à une énorme insurrection qui grondait. Quelque part, le pacte secret entre les Américains et l’Iran, c’était la seule façon de ne pas se faire mettre dehors dès 2005. Imaginez s’ils étaient allés ‘libérer’ les Irakiens pour que quelques mois après les Irakiens ne veuillent déjà plus d’eux. Ça aurait été terrible pour la réélection de Bush.” 

“Quand les Américains sont arrivés, ils ont voulu faire la distinction entre les gentils et les méchants. Les chiites (qui représentent la majorité de la population, ndlr) sont devenus les gentils et les sunnites sont devenus les méchants”, complète Victoria Fontan. 

Des purges contre ceux qui auraient pu résister face aux volontés iraniennes

Une distinction entérinée en 2005, avec les premières élections qui ont suivi l’invasion américaine. À l’époque, comme le rappelle la chercheuse, les sunnites ont choisi de boycotter l’élection, laissant le champ libre aux chiites proches de l’Iran qui mettront en place une constitution favorable à leur égard. Le puissant ayatollah Sistani, aux ordres de Téhéran, a lancé “une fatwa disant à tous les chiites d’aller voter sans quoi ils iraient en enfer, et qu’ils devaient soutenir cette occupation américaine puisque leur pays leur reviendrait finalement”, précise Victoria Fontan. 

Dans le même temps, les Américains et notamment l’administrateur qu’ils placent dans le pays, Paul Bremer, purgent la fonction publique du “nouvel Irak” de tous ceux qui auraient pu faire contrepoint aux volontés iraniennes. À la place, ils choisissent “des figures communautaires, sectaires, qui favorisent le chiisme politique au détriment du reste de la société, qui entretiennent les liens ambigus avec les milices pro-Iran...”, continue Myriam Benraad. 

“Après le renversement du régime de Saddam, l’Iran avait intérêt à ce que le nouveau gouvernement irakien qui émerge des ruines soit au moins ami, favorable à l’Iran, au mieux aligné sur les intérêts de l’Iran. Et c’est exactement ce qui s’est passé”, relate encore la politologue. “Aujourd’hui, on peut considérer -et c’est triste à dire- que l’État irakien est une sorte d’extension du pouvoir iranien. L’Iran a un droit de regard sur tout: les nominations, le cours de la vie politique, les réformes... ” 

Des points d’entrées multiples pour les idées iraniennes

Comme l’explique Victoria Fontan, c’est donc dès 2005 que l’Iran commence à prendre le contrôle de son voisin, profitant de l’inconfortable situation militaire des Américains. Elle donne l’exemple éloquent de Bayan Jabr, qui occupera différents postes majeurs au sein des gouvernements successifs. Possédant les deux nationalités et prenant “directement ses ordres à Téhéran”, il mettra notamment en place des escadrons de la mort pour réprimer les opposants à l’ingérence iranienne. 

Un exemple parmi d’autres des nombreuses relations existant entre les deux pays, qui ont permis, petit à petit, aux Iraniens de mettre la main sur l’Irak. Myriam Benraad ajoute “les liens quasi symbiotiques qui lient la République islamique aux élites politiques irakiennes”, les milices militaires qui servent de relais “fondamental” aux volontés politiques de Téhéran en Irak, la proximité culturelle entre de nombreux Irakiens et l’Iran, au travers de la religion et des liens familiaux notamment, ou encore le poids économique de Téhéran dans la vie quotidienne de son voisin. 

Dans le sud de l’Irak, la plupart des produits de consommation sur le marché sont iraniens, l’Iran fournit de l’eau et de l’électricité là où l’État irakien ne peut ou ne veut pas le faire, l’Iran a des intérêts dans le secteur pétrochimique...”, liste la politologue. “C’est plus qu’une influence, c’est presque une occupation qui ne dit pas son nom.” 

Même la lutte contre les terroristes de l’EI a servi les intérêts de l’Iran

Et dans le même temps, les Américains continuent de perdre en influence, enlisés dans le conflit qui s’éternise. “Pendant les années 2000, les Américains étaient totalement embourbés au niveau militaire donc ils se sont plutôt retrouvés dans une logique de survie propre. Ils ont même été contraints de négocier les étapes de leur retrait avec le gouvernement irakien”, raconte Myriam Benraad. Et à partir de 2008, quand Barack Obama décide d’axer sa campagne politique sur la fin des conflits au Moyen-Orient, tout s’accélère, faisant place nette à l’Iran. 

Même dans le combat contre l’organisation terroriste État islamique, auquel participent conjointement les Iraniens (au sol) et les Américains (dans les airs), la République islamique parvient à conforter ses positions. La puissante force paramilitaire qu’est le Hachd al-Chaabi se fait même accepter politique, relate Victoria Fontan.

“Ces forces ont été créées à la suite d’une fatwa de l’Ayatollah Sistani, qui a dit qu’il fallait que tous les chiites combattent ce projet de califat. Ces milices, qui ont gagné sur le terrain contre le groupe EI ont formé des partis politiques, et ont réussi à avoir des élus au Parlement.” Pour elle, “c’est vraiment à partir de ce moment-là qu’on a vu l’influence directe de l’Iran dans la politique irakienne. Ce n’était plus aussi voilé qu’auparavant.” 

“La fin d’une époque”

“On touche ici à l’improvisation et au manque de vision stratégique des Américains”, résume Myriam Benraad au sujet de l’invasion de 2003. “Cette guerre a été faite sur les chapeaux de roue, dans le contexte de l’après 11-Septembre et parce qu’il y avait un contentieux de très longue durée entre Saddam Hussein et les Américains. Mais en réalité, il n’y avait pas de projet du côté des États-Unis. Il ne faut pas s’étonner que l’Irak soit devenu un tel champ de bataille et que l’Iran ait réussi, année après année, à étendre ses canaux d’influence.”  

Toutefois, la politologue nuance quelque peu son constat à la lumière de la passe d’armes en cours entre les deux pays. “Aujourd’hui les États-Unis montrent qu’ils sont encore capables de contenir, y compris par la force, les ambitions hégémoniques de l’Iran. En s’en prenant à Soleimani, la figure numéro 2 du régime, il s’agissait pour Trump de démontrer le hard power américain”, décrit-elle. “Il s’agissait de montrer qu’en dépit de la logique de retrait, les Américains conservent une force de frappe conséquente. Et qu’ils sont dans une logique d’endiguement de l’Iran par la force, quand Obama avait tenté d’endiguer l’Iran par la négociation et la détente. C’est la fin d’une époque à laquelle on assiste.” 

“Comme l’Irak appartient déjà à l’Iran, ainsi que la Syrie et le Liban, ça ne va pas déstabiliser tant que ça la région”, conclut Victoria Fontan. “Mais les cartes sont désormais encore plus en place et les zones d’influence bien réelles. La suite ne peut aller que dans un sens et ça va être malheureusement une escalade.” 

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