Delphine Horvilleur dans La Face Katché : "Mes grands-parents ne pouvaient pas dire ce qui leur était arrivé. Tellement c'était horrible. C'était des morts-vivants""

Philosophe, écrivaine et femme rabbin. Depuis plusieurs années maintenant, Delphine Horvilleur s’emploie à déconstruire les préjugés traditionnels et religieux, avec comme moteur, une foi inébranlable. Cette force, elle la tire sans doute d’une histoire familiale qui s’est construite sur l’indicible de la Shoah vécue par ses grands-parents. Un "silence" que Delphine Horvilleur, dès l’enfance, a tenté de comprendre, le regard toujours tourné vers l’autre. Pour Yahoo, dans La Face Katché, elle est revenue sur cette construction à part, et son chemin, parfois jonché des critiques de celles et ceux qui ne lui auraient jamais prêté de telles responsabilités.

Dans son livre "En tenue d'Eve : Féminin, Pudeur et Judaïsme" publié en 2013, Delphine Horvilleur explorait la place de la femme dans la religion. En 2021, dans son traité de consolation baptisé "Vivre avec nos morts", elle explique comment son rôle de rabbin est lié avec la mort des autres mais aussi des siens. Ce qu’elle couche sur le papier, Delphine Horvilleur l’a expérimenté. Philosophe et écrivaine, elle occupe une place hautement importante dans le judaïsme. Elle le sait d’ailleurs mieux que quiconque : la place des femmes dans le rabbinat comme dans toutes les religions n’est toujours pas un acquis. Elle préfère s’accrocher à ses idéaux, et à son histoire familiale qui a su la guider sur le chemin de la réalisation personnelle et professionnelle.

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"Mes grands-parents ne sont jamais vraiment revenus de la Shoah"

Née le 8 novembre 1974 à Nancy, Delphine Horvilleur a grandi au sein d’une famille juive pratiquante "profondément républicaine". Si son grand-père avait une formation rabbinique, il occupait le poste de directeur d'école. "J’ai le sentiment, dès ma plus tendre enfance, d’avoir été préparée à une forme de méfiance qui était liée à l’histoire de ma famille" confie-t-elle à Manu Katché. Un sentiment intergénérationnel qui trouve son origine dans l’histoire "extrêmement traumatisée" de ses grands-parents, survivants de la Shoah "qui n’étaient jamais vraiment revenus" de l'horreur. "Ils sont revenus physiquement mais il y a quelque chose de leur vie et de leur élan vital qui n’est jamais revenu puisque toute leur famille avait été assassinée. Et ensuite, ils ont été murés dans un silence extrêmement profond dont j’ai hérité." Delphine Horvilleur n’a rien oublié de ses visites chez eux, lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant. Elle les percevait alors "comme des fantômes, un peu comme des morts-vivants". Alors, pour deviner la raison de ce silence si difficile à comprendre, elle s’est plongée dans la lecture de livres sur la Shoah, parfois en cachette, déjà bien consciente de la douleur que pourraient provoquer ses simples questions d’enfant.

"Je me suis beaucoup construite dans la conscience qu’il y avait dans leur silence une transmission extrêmement puissante qui n’aurait pas pu passer par les mots", se souvient-elle. Delphine Horvilleur a grandi dans ce "monde de fantômes" avec, comme héritage, l’indicible de l’horreur. C’est aussi pour cela qu’elle a tant de fois écrit sur la mort : "J’ai développé enfant une conversation avec les fantômes." Aujourd’hui, elle retient le sentiment de méfiance transmis par ses grands-parents, "sans les mots", et qui se jouait à travers les situations, somme toutes anodines, du quotidien. Cette méfiance, Delphine Horvilleur dit l’avoir retrouvée chez beaucoup de juifs qui, comme elle, nourrissent la vigilance face à "un petit antisémitisme qui peut se traduire parfois par des remarques hyper bienveillantes, des gens qui ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de faire de vous un étranger, un autre."

"J’avais dit à mes copines d’école que le Père Noël n’existait pas"

Enfant, Delphine Horvilleur a très vite pris conscience de ce qu’elle appelle aujourd’hui l’"entre-deux mondes". Celui dans lequel elle a grandi et qui lui a offert une richesse de métissage. Des années plus tard, elle garde en mémoire des moments cocasses à l’école autour de son identité et sa religion. Comme ce jour où le Père Noël a fait irruption dans sa classe de CP. Un vrai "choc" : "J’avais eu cette discussion avec mes copines et je leur avait dit qu’il n’existait pas. Et au moment où il est entré c’était la honte, l’humiliation !" Et puis il y a ces autres moments, "à la fois mignons, grotesques et un peu ridicules", au cours desquels l’enfant qu’elle était a été confrontée à la différence.

Face à Manu Katché, Delphine Horvilleur est revenue sur le jour où des copines d’école de confession chrétienne lui ont montré comment faire le signe de croix, avant de l’interroger sur le signe qu’elle fait lorsqu’elle prie. "J’ai été prise de court. ‘Mince, moi je n’ai pas un truc comme ça’. Et je leur ai dit un truc complètement grotesque : ‘Nous, on fait… et j’ai fait une étoile de David avec mes mains !" Et si elle en rit aujourd’hui, Delphine Horvilleur jette un regard plutôt cynique sur cet événement, bien loin d’être anodin : "C’est un truc un peu grotesque de se sentir obligée d’inventer un geste de reconnaissance qui serait celui de ma tribu à moi. Ça raconte comment dans l’enfance on a besoin de se trouver des codes collectifs."

VIDÉO - "C’était une vraie bénédiction. Il m’a dit à ce moment-là : ‘Tu peux imaginer autre chose pour toi’"

Avant de devenir rabbine, Delphine Horvilleur a étudié la médecine à l’université Hébraïque-Hadass de Jérusalem. Après avoir quitté la ville suite à l’assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin, elle obtient un diplôme de journalisme au CELSA, en France. Elle passe alors par différentes rédactions, dont celle de France 2. Mais toujours désireuse d’apprendre, Delphine Horvilleur décide ensuite de partir étudier la piété religieuse à New York, à l'occasion d’un séminaire rabbinique de l'Hebrew Union College (HUC). La révélation se joue lors d’un cours sur Abraham. "Tout à coup, il se passe un truc dingue. J’écoute le prof, et à un moment donné, j’ai la certitude qu’il parle de moi. Il parle du voyage existentiel et spirituel, tout ce qu’on peut devenir dans la vie si on ose franchir une porte, traverser un désert" se souvient-elle. C’est la révélation. En 2008, elle est ordonnée rabbin au Hebrew Union College à New York.

Cette année-là, son grand-père, qui avait lui-même une formation rabbinique, est déjà décédé. Mais Delphine Horvilleur n’a jamais oublié l’une de leur dernière discussion, quelques mois avant son départ pour Jérusalem. Lorsqu’elle avait confié à son grand-père ses ambitions de devenir médecin, il s’était montré dubitatif. "C’est bizarre, j’aurais imaginé autre chose pour toi" avait-il alors lâché. "Sur le moment, j’avais l’impression qu’il ne respectait pas mon choix. Et cette phrase, elle m’a hantée pendant des années" se souvient Delphine Horvilleur. Il lui a fallu du temps pour finalement comprendre le message caché derrière ces mots : "En fait, c’était une vraie bénédiction. Il m’a dit à ce moment-là : ‘Tu sais quoi ? Tu peux imaginer autre chose pour toi’."

VIDÉO - "J’ai subi des critiques virulentes de voix conservatrices"

Depuis qu’elle a changé de trajectoire de vie, Delphine Horvilleur s’emploie chaque jour à ouvrir le dialogue et déconstruire les préjugés. Mariée et mère de trois enfants, elle a été décorée du titre de Chevalier de la Légion d'Honneur en 2020. Un parcours brillant qui ne s’est pas construit sans abnégation. Car si elle n’a heureusement pas subi d’agressions, Delphine Horvilleur dit avoir été l’objet de critiques "extrêmement fortes, parfois super virulentes, de la part de voix conservatrices de la tradition religieuse". Être femme et rabbin, c’est aussi s’exposer à cela : le courroux d'esprits conservateurs. Car, avec le temps, Delphine Horvilleur s’est confrontée aux "résistances" qui ne viennent pas systématiquement des hommes, mais aussi souvent des femmes elles-mêmes. Celles qui "s’inscrivent dans une formule ultra traditionnelle et conservatrice de la religion, dans laquelle la femme a un rôle hyper défini", estime-t-elle. Alors forcément, pour elles, "c’est comme si vous veniez piétiner des valeurs fondamentales."

"C’est une façon de faire du féminin un essentiel" analyse Delphine Horvilleur. Et cela passe souvent par une sacralisation de la femme qui, pour certain.e.s, n’aurait nul besoin d’épouser une telle condition sociale : "On encense un peu mieux le féminin pour enfermer les femmes dans une petite cage. Et ça existe dans toutes les traditions religieuses". Pour Delphine Horvilleur, ce sont toutes ces traditions religieuses et patriarcales qui empêchent finalement les femmes d’accéder elles aussi au savoir.

VIDÉO - "Mon fils m'a dit : 'Rabbin ? C’est un métier de filles, ça !"

C’est pourquoi la place qu’occupe Delphine Horvilleur dans un univers particulièrement patriarcal est importante. Et si elle fait tout son possible pour ouvrir le dialogue et briser les tabous, ses enfants semblent déjà avoir normalisé les choses. Lorsque son fils aîné lui a lâché qu’être rabbin c’est un "métier de filles", Delphine Horvilleur a compris l’impact de sa trajectoire de vie sur son entourage : "J’ai trouvé ça extraordinaire parce qu’il venait de résumer ce qui était la normalité pour lui. C’est le métier de sa maman, donc évidemment que c’est un métier de filles. Ça n’avait rien de viril à ses yeux. Pour mes enfants, je crois qu’il a fallu un temps pour eux pour percevoir que mon métier était particulier. Pour eux, c’était tout à fait normal."

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