Contre les violences policières, le concept "Defund the Police" monte aux États-Unis

Paul Guyonnet
À l'image de cette manifestante photographiée à Brooklyn, de plus en plus d'Américains soutiennent l'idée selon laquelle les forces de l'ordre traditionnelles -et en particulier la police- ne sont plus le bon moyen d'assurer le maintien de l'ordre.  (Photo: Erik McGregor via Getty Images)

ÉTATS-UNIS - La méthode est radicale, mais elle gagne du terrain outre-Atlantique. Alors que la question des violences policières et d’un racisme systémique au sein des forces de l’ordre est omniprésente aux États-Unis depuis la mort de George Floyd, une petite musique se fait de plus en plus bruyante dans les manifestations: et si l’on faisait disparaître la police? 

Derrière cette perspective, le slogan: “Defund the Police”, qui s’affiche désormais en immenses lettres jaunes sur le bitume des rues de Washington D.C. et qui sonne à l’oreille comme l’idée de défendre les forces de l’ordre. Mais qui en réalité a un objectif inverse. Si la police commet des abus et produit des inégalités raciales, alors pourquoi ne pas se diriger un nouveau modèle de société en ce qui concerne le maintien de l’ordre et de la paix sociale? 

“Santé, éducation et alimentation”

Car c’est bien là l’idée qu’abrite la devise. Au lieu de financer des forces de l’ordre, selon les partisans du “dé-financement”, il faudrait investir l’argent public dans des structures citoyennes, dans les communautés, localement, et ainsi accomplir de manière douce ce que vise à corriger par la coercition la mission des policiers.

En clair, institutionnaliser les systèmes d’entraide, de bienveillance et de résolution citoyenne des conflits qui existent à l’échelle des quartiers et des villes plutôt que d’y imposer une contrainte venue d’en-haut et mise en œuvre par des personnes extérieures et armées. 

À New York, dimanche 7 juin, une manifestante arbore un masque contre le coronavirus orné du slogan "Defund the Police".  (Photo: Erik McGregor via Getty Images)

 

Cela pourrait par exemple passer par des financements accrus aux services sociaux qui agissent pour la santé mentale, qui viennent en aide aux sans-abri et qui préviennent les violences conjugales, trois difficultés face auxquelles ce sont pour l’heure bien trop souvent les policiers qui doivent agir. C’est ce qu’a par exemple suggéré Patrisse Cullors, co-fondatrice de “Black Lives Matter”, qui évoque aussi la nécessité de mobiliser davantage de fonds pour la santé, l’éducation et l’alimentation dans certains quartiers. 

Une idée qui, si elle fait hurler Donald Trump (“Les démocrates radicaux de gauche sont devenus dingues”), séduit déjà aux États-Unis. Par la force majeure. Ainsi, dimanche 7 juin, le conseil municipal de la ville de Minneapolis, où a été tué George Floyd, a voté la suppression de sa police locale. Une partie du budget qui lui était alloué sera répartie entre des associations qui luttent pour les droits civiques, et un nouveau système garantissant la sécurité des citoyens devra voir le jour. 

“Nous allons revoir de fond en comble notre approche de la sécurité publique et des mesures d’intervention d’urgence”, a expliqué l’un des membres du conseil, promettant que le Minneapolis Police Department ne renaîtrait aucunement sous un nouveau nom avec sa forme passée. 

Samedi 6 juin à Minneapolis, des banderoles appelant à supprimer les moyens financiers des forces de l'ordre était brandies. Le lendemain, le conseil municipal de la ville votait en faveur de la suppression de la police.  (Photo: Stephen Maturen via Getty Images)

Toutefois, comme l’explique à CNN Philip McHarris, doctorant en sociologie aux États-Unis et chercheur spécialiste de la responsabilité policière, tous les manifestants ne réclament pas forcément de mesure aussi radicale. Certains proposent une solution plus mesurée, dans laquelle une partie des fonds seulement serait ré-allouée à des associations, le reste demeurant au service des forces de l’ordre, qui ne seraient pas conséquent pas démantelées, mais simplement limitées en latitude d’action comme en effectifs. 

Pourtant, selon l’universitaire -qui est par ailleurs un fervent défenseur du mouvement Black Lives Matter et un étudiant engagé face aux violences policières-, la suppression de la police demeure le seul moyen de mettre un terme à ce qu’il considère comme une “culture de la punition” promue par le système juridique et policier en place.

En effet, pour l’heure, les formations dispensées aux fonctionnaires, les tentatives pour limiter la violence des forces de l’ordre, l’utilisation de caméras corporelles filmant les interventions et la mise en lumière des sanctions dont écopent certains fautifs n’ont pas amené le changement réclamé depuis des années par les manifestants. 

Car cette proposition de “dé-financer la police” n’est pas franchement nouvelle. Depuis les émeutes raciales de Ferguson, en 2014, le mot-clé “Defund the Police” est régulièrement utilisé sur les réseaux sociaux et revient avec insistance à chaque nouvelle bavure. Mais jamais avec autant de force qu’en cette fin de printemps 2020. 

Selon les défenseurs de "Defund the Police", les États-Unis devraient utiliser les sommes allouées au budget des forces de l'ordre pour assurer différemment la paix sociale.  (Photo: Erik McGregor via Getty Images)

 

Ainsi, la grande nouveauté de ce mois de juin, c’est que des élus commencent à entendre l’appel des activistes. Le maire de Los Angeles, Eric Garcetti, a par exemple annoncé qu’il supprimerait 100 à 150 millions de dollars sur le budget prévu pour la police de la mégalopole. Sur une somme totale de 1,8 milliard de dollars (soit plus de la moitié du budget de la ville), le geste n’est encore que symbolique, mais il est salué par les défenseurs du “Defund the Police”.  

Et il est surtout suivi dans tout le pays. À New York, l’élu local Carlos Menchaca a suggéré que la même chose soit faite et qu’un milliard soit amputé, et des propositions similaires ont vu le jour à San Francisco, Philadelphie ou encore Baltimore, rapportent nos confrères du Guardian

Une simple utopie?

Restent toutefois de nombreux écueils à la mise en œuvre d’une telle politique. Et en particulier de savoir s’il ne s’agit que d’une utopie. Car pour l’heure, les démocraties occidentales répondent toutes aux problématiques de sécurité publique avec des polices conventionnelles et aucune expérience d’ampleur de suppression des forces de l’ordre n’a été menée.

Au milieu des années 2010, seulement, les policiers New Yorkais avaient décidé de ralentir largement leur activité, pensant faire la preuve que sans eux, les chiffres de la criminalité exploseraient. Et c’est exactement l’inverse qui s’était produit, poussant des universitaires à expliquer que la présence de la police dans la rue suscite des tensions sociales, et en fin de compte davantage de crimes et délits. De quoi donner du grain à moudre à la petite musique qui monte, qui monte, qui monte, dans les manifestations américaines. 

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