Déconfinement et taux d'incidence à 400 : la France n'est-elle pas assez prudente ?

Maxime Poul
·6 min de lecture
L'année dernière, lors de la réouverture des terrasses après le premier confinement, les chiffres de l'épidémie étaient bien plus bas qu'ils ne le sont actuellement.

L'exécutif a présenté un calendrier de déconfinement qui va se dérouler en 4 étapes du 3 mai au 30 juin, à condition qu'il soit suivi de chiffres satisfaisant sur circulation du virus précises. Le taux d'incidence ne devra pas dépasser les 400 cas pour 100.000 habitants. Est-ce un chiffre trop élevé ? 

Une lueur d'espoir pour une retour à la vie normale. Emmanuel Macron a présenté un plan de déconfinement qui s'étalera du 3 mai au 30 juin. Un calendrier de réouverture progressive qui doit être national "sauf situation sanitaire départementale dégradée", prévient l’Élysée. Pour décréter si un département est en situation sanitaire dégradée, l'exécutif se base sur un taux d'incidence de 400 cas pour 100 000 habitants. Si ce taux est dépassé de manière "très brutale" et que cette augmentation "menace de saturation les services de réanimation", l'exécutif se réserve le droit de bloquer les réouvertures prévues dans les semaines à venir. 

Inspiré du modèle allemand

Ces freins d'urgence, comme ils sont appelés, sont inspirés d'une loi tout récemment votée en Allemagne. Sauf qu'outre-Rhin, ils sont actionnés à partir d'un seuil beaucoup plus bas : lorsque l'incidence est supérieure à 100 pendant trois jours d'affilé. Quand le taux dépasse les 100, un couvre-feu de 22h à 5h est imposé. Lorsqu'il dépasse les 150, les commerces non-essentiels doivent fermer et peuvent uniquement proposer du "click and collect" et lorsqu'il dépasse les 165, les écoles doivent imposer les cours à distance. 

À titre de comparaison, seuls trois départements de l'Hexagone ont un taux d'incidence inférieur à 100 : le Gers, le Finistère et les Landes. Il est donc difficile d'imaginer la France se baser sur les mêmes chiffres que l'Allemagne, au risque de ne pas déconfiner avant plusieurs semaines. Mais il est important de noter que l'incidence allemande est sans doute sous-estimée, car la France teste deux à trois fois plus de monde en proportion à la population.

La France beaucoup plus souple que ses voisins

En Espagne, les mesures de déconfinement sont applicables lorsque le taux d'incidence descend en dessous de 125. En Italie, où les régions sont classées par couleur (rouge, orange, jaune, blanc), les terrasses rouvrent lorsque la région est classée en jaune, quand le taux d'incidence est en dessous de 150. Le décret national veut qu'une région soit classée rouge et que les mesures les plus strictes soient appliquées lorsque l'incidence dépasse les 250 cas pour 100 000 habitants. Là encore, la différence de seuil avec la France est importante.

VIDÉO - Déconfinement : quelles avancées dans les autres pays européens ?

Sur Twitter, le chef du service de néphrologie à la Pitié-Salpêtrière Gilbert Deray rappelle même que l'objectif initial européen était de 50.

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L’été dernier, les départements et métropoles étaient d'ailleurs placés en "alerte" dès que l'incidence dépassait 50. À l'automne, le seuil "d'alerte maximale" à 250 a fait son apparition et il semble désormais être à 400. En quelques mois, les conditions de retour à la vie normale ont donc bien changé, ce qui n'est pas sans inquiéter les scientifiques. 

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Un seuil "inacceptable"

Pour le professeur Antoine Flauhault, ce seuil de 400 est "inacceptable" : "J’attends juste un correctif disant 'on s’est trompé, il fallait dire 40'", a-t-il déclaré au Parisien. Le professeur de santé publique à l'université de Genève a du mal à imaginer le pays sortir de cette crise en se contentant de tels chiffres. "Ce seuil (de 400/100 000 hab/7 jours) n'est pas encore satisfaisant et devrait être 13 à 14 fois inférieur : on reste dans la mitigation et le 'vivre avec', ce qui éloigne la France de toute perspective de reprise de contrôle de l'épidémie", confie-t-il cette fois-ci au Figaro

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L’épidémiologiste Mahmoud Zureik explique au Parisien qu'il craint que ce seuil n'ait été fixé que pour être sûr qu'aucune zone ne soit concernée dans les semaines à venir. "Je crains qu’un seuil du taux d’incidence à 400 n’ait été choisi uniquement pour que cela ne concerne que peu de métropoles et de départements", avertit le professeur d'épidémiologie et de santé publique, tout en rappelant que le seuil de 5000 cas a été abandonné d'un "revers de la main".

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Interrogé par L'Obs, l'enseignant-chercheur en épidémiologie Pascal Crépey juge également ce seuil "assez élevé" et met en avant la fragilité de cet indicateur. "Si ces mesures sont comprises, à tort, comme un relâchement et le signe que l’épidémie est derrière nous, il est possible que la population se fasse moins tester. Et de fait, l’incidence va baisser, sans que cela ne reflète la dynamique réelle de l’épidémie." Le taux de reproduction du virus et le nombre d'entrées à l'hôpital seraient des indicateurs bien plus pertinents, selon l'épidémiologiste. 

Le taux d'incidence déjà largement en dessous de 400

À ce jour, le taux d'incidence national est de 289 cas pour 100 000 habitants et il est en baisse, selon le site CovidTracker. D'après Le Parisien, les deux tiers de territoires français n'ont même jamais dépassé les 400 cas pour 100 000 habitants depuis le 1er janvier 2021 et il semble donc impossible que cela se produise d'ici les prochaines étapes du calendrier de déconfinement. À ce jour, 8 départements (les Bouches-du-Rhône, l'Oise, Paris, la Seine-et-Marne, l'Essonne, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et le Val-d'Oise) sont au-dessus de ce seuil mais si la baisse observée ces derniers jours se poursuit jusqu'au 19 mai, tous seront largement repassés sous cette barre. 

Le calendrier de déconfinement du gouvernement semble donc être en très bonne voie pour se dérouler comme prévu, mais à quel prix ? Les dernières modélisations de l'Institut Pasteur montrent d'ailleurs qu'un déconfinement entrainerait un rebond épidémique malgré le déploiement de la vaccination. Le conseil scientifique n’exclut pas non plus l’hypothèse d’une quatrième vague dès cet été.

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