Debora Kayembe, une avocate congolaise à la tête de l'université d'Édimbourg

·3 min de lecture

Seize ans après avoir fui la République démocratique du Congo où elle était poursuivie par un groupe armé qu'elle avait démasqué, Debora Kayembe vient d’être nommée rectrice de la vénérable université d'Édimbourg, une des 10 meilleures universités européennes. Un nouveau défi pour cette avocate de 45 ans qui a demandé l'asile au Royaume-Uni, fondé une famille et s'est installée en Écosse, où elle s'est spécialisée dans les dossiers de droits humains. Un parcours exceptionnel qu'elle raconte à RFI.

RFI : Vous venez d’être nommée à la tête d’une des dix meilleures universités européennes, l’université d’Édimbourg. C’est une première à plusieurs égards : première femme d’origine africaine - vous êtes née à Kinshasa - et première réfugiée politique nommée à ce poste de responsabilité. C’est cela le plus extraordinaire, racontez-nous votre parcours…

Debora Kayembe : Je suis arrivée en 2005 en Angleterre mais la raison qui m’a poussée à venir en Ecosse, c’est la question de la reconnaissance des diplômes. J’ai fait cinq ans d’université à Kinshasa, deux ans de formation d’avocat et j’ai été avocate pendant cinq ans, et lorsque j’ai voulu rejoindre le barreau de Londres, ils m’ont dit : « Votre diplôme n’a aucune valeur ici, il faut retourner à l’université ». En Ecosse, ils m’ont dit au contraire que mon diplôme équivalait à un DESS de droit international. C’est comme ça que je me suis retrouvée à Édimbourg.

Votre parcours n’a pas été rose, vous avez été victime d’actes racistes et c’est votre réaction qui a été saluée et qui vous a fait connaître en Écosse.

Ça n’a pas été facile, même sur le plan académique. Vous avez toujours ce rejet parce que vous venez d’un pays francophone, parce que votre première langue est le français. C’est très difficile pour le système anglophone d’accepter des personnes qui ont suivi une éducation du côté francophone mais le racisme, je l’ai vécu pendant plusieurs années en Écosse.

Plus j’avançais dans la société, plus j’avais une renommée, moins je voulais en parler parce qu’il faut parfois s’oublier soi-même dans l’intérêt de la communauté. Mais le dernier incident était le plus fort parce qu’ils m’ont mis des clous dans les pneus de ma voiture et j’ai failli mourir… Alors je me suis dit que je ne pouvais plus me taire, que je devais parler en public, mais j’ai préféré envoyer un message de dialogue et de tolérance. Je ne voulais pas me battre avec les gens, je leur ai dit : « Je veux connaitre vos idées et savoir pourquoi vous me faites ça et j’attends en retour que vous me compreniez. » Et je crois que c’est le message qui a touché le pays en entier. Tout le monde est venu de mon côté et m’a soutenu.

Dans cette période difficile de l’après-Brexit, quelles sont vos ambitions pour l’université ?

Nous souffrons de deux choses pour l’instant. L’université d’Édimbourg est à 75% composée d’étudiants internationaux, pour la plupart européens. Ils vont être frappés par le Brexit. Ça, c’était la partie la plus difficile et maintenant le Covid vient d’arriver ! Le Covid non seulement affecte le côté « immigré » des étudiants internationaux qui viennent étudier à Édimbourg mais il affecte aussi notre mode de vie et notre manière d’étudier.

Dans l’éducation, il ne suffit pas de lire des livres, il faut avoir cette interaction entre les individus. C’est ce qui fait l’être humain. Cet isolement social n’est pas bon. Alors les difficultés devant moi sont énormes, ça va être très difficile. On doit peut-être oublier le passé et façonner le futur. Voir comment dans le futur, on peut garder ce côté social, ce côté humain malgré ce Covid qui lutte contre notre humanité.