Darmanin/Dupond-Moretti: pourquoi les relations entre police et justice sont aussi électriques

·5 min de lecture
Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti lors d'un déplacement le 28 mai 2021 à Saint-Denis - MARTIN BUREAU © 2019 AFP
Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti lors d'un déplacement le 28 mai 2021 à Saint-Denis - MARTIN BUREAU © 2019 AFP

Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti ont beau n'avoir leur bureau qu'à quelques centaines de mètres l'un de l'autre, la cohabitation est tendue. Depuis que l'avocat est devenu garde des Sceaux à l'été 2020, les tensions avec le ministre de l'Intérieur sont légion. Un conflit qui se retrouve très souvent entre les détenteurs de ces maroquins ministériels.

La dispute violente en plein conseil des ministres entre les deux hommes en juin dernier a laissé entendre les francs désaccords qui les opposent. Quand l'un se veut le "ministre des prisonniers et de l'administration pénitiaire", l'autre ne rate pas une occasion de se présenter comme "le premier flic de France".

Séparés par "l'ensauvagement"

Une autre querelle, sémantique celle-ci, a agité les deux politiques et montre, au-delà de la simple différence de style et de parcours, deux visions opposées de la société. En juillet dernier, Gérald Darmanin dénonce "l'ensauvagement d'une partie de la société française" dans les colonnes du Figaro.

Éric Dupond-Moretti, regrette lui, une "surenchère populiste" sur Europe 1 quelques jours plus tard.

Autre épisode qui a rafraîchi des relations déjà bien tièdes: la présence du ministre de l'Intérieur à la manifestation des policiers devant l'Assemblée nationale. Des slogans comme "le problème de la police, c'est la justice" y ont été scandés. Le garde des Sceaux, retenu devant les parlementaires, lui, ne s'y rend pas.

Une guerre presque continuelle

Si les deux hommes ne s'apprécient guère, force est de constater que les relations tendues entre les deux ministères sont "quasiment historiques et presque dans leur ADN respectif", juge l'historien Jean Garrigues pour BFMTV.com.

Robert Badinter et Gaston Defferre, Élisabeth Guigou et Jean-Pierre Chevènement, Brice Hortefeux et Michèle Alliot-Marie, Manuel Valls et Christiane Taubira... Autant de "couples" de ministres qui n'ont cessé de s'opposer.

"L'affrontement quasi-permanent entre les deux administrations s'explique par le fait qu'elles ne représentent pas les mêmes intérêts. À Beauvau, vous êtes sous la pression des syndicats de police qui sont très puissants et qui estiment que la justice n'est pas assez sévère", estime pour BFMTV.com Mathieu Zagrodzki, chercheur au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales.
"Place Vendôme, vous représentez une administration qui est très attachée à l'individualité des peines et qui doit faire face au manque de places en prison. Ces deux logiques, très différentes, font que les tensions sont obligatoires", continue l'auteur de Que fait la police? Le rôle du policier dans la société.

Rapports de force à droite

Si les conflits entre les deux maisons sont récurrents, ils ne sont pas forcément de même nature suivant la couleur politique des exécutifs.

Les difficultés parmi les gouvernements de droite tournent principalement autour de la répartition des rôles entre les deux maroquins ministériels.

En 1994, par exemple, lorsque Charles Pasqua accuse des juges de vouloir "tourner la loi" en autorisant le retour en France de deux jeunes Algériens frappés d'une décision d'expulsion, son collègue de la Justice, Pierre Méhaignerie, lui répond que "l'indépendance des juges est un des piliers de la démocratie".

Défendre son ministère

Seize ans plus tard, en 2010, la température monte à nouveau d'un cran quand Brice Hortefeux, le patron de la place Beauvau, annonce l'aggravation des sanctions contre les auteurs d'agressions contre les personnes âgées. Mise devant le fait accompli, sa collègue à la Justice, Michèle Alliot-Marie, fait savoir que "les propositions en matière pénale sont faites soit par le garde des Sceaux, soit par les parlementaires".

"On est typiquement dans des querelles de pouvoir, on veut savoir qui va avoir le dernier mot, qui pèse le plus dans le gouvernement", explique Jean Garrigues, spécialiste de la 5ème République.

"Le monde de la justice semble souvent subir les décisions de l'Intérieur. Ce sont des formes de mauvaise manière mais la fracture n'est pas idéologique. A gauche, ce sont toujours deux idées du monde qui s'affrontent", avance de son côté Mathieu Zagrodzki, spécialiste des forces de l'ordre.

Controverses idéologiques à gauche

Les échanges très vifs entre Manuel Valls et Christiane Taubira sont là pour en témoigner. Après plusieurs incidents, les tensions avaient culminé lors de la publication de la lettre de Manuel Valls à François Hollande. Il y "attirait l'attention" du président de la République "sur les désaccords mis en lumière par le travail interministériel qui s'est engagé récemment autour du projet de réforme pénale présenté par le ministère de la Justice".

Plus loin dans le temps, sous Lionel Jospin, les relations entre Jean-Pierre Chevènement et Élisabeth Guigou étaient également très dégradées. "Il faut mettre hors d'état de nuire les petits caïds, les sauvageons pour démanteler les bandes organisées qui tiennent certains quartiers", avait expliqué le ministre de l'Intérieur sous l'oeil des caméras en 1999. Il plaidait également pour la fin de l'irresponsabilité pénale pour les moins de 16 ans.

Faire des clins d'oeil

La garde des Sceaux tint, de son côté, une position plus modérée. Selon elle, l'arsenal judiciaire existant était largement suffisant, même s'il fallait le développer et mettre en place un "traitement individualisé du mineur". Élisabeth Guigou finit par recevoir le soutien des poids lourds du gouvernement comme Martine Aubry, avant que le Premier ministre en personne ne la soutienne publiquement.

"Il y a toujours un gagnant et un perdant dans ces tensions. Dans le cas Guigou-Chevènement, Jospin a préfére faire des clins d'oeil à la gauche en soutenant sa ministre. Dans le match Darmanin/Dupond-Moretti, c'est clairement le premier qui l'emporte, notamment parce que c'est un poids lourd de la droite. Le premier continuera la politique quoi qu'il se passe en 2022. Le second fera forcément autre chose", analyse Jean Garrigues.

Article original publié sur BFMTV.com

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles