Damien Abad, "l'immense opportuniste" rattrapé par des accusations de viols

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Damien Abad photographié à la sortie du conseil des ministres lundi 23 mai (illustration) (Photo: via Associated Press)
Damien Abad photographié à la sortie du conseil des ministres lundi 23 mai (illustration) (Photo: via Associated Press)

Damien Abad photographié à la sortie du conseil des ministres lundi 23 mai (illustration) (Photo: via Associated Press)

POLITIQUE - Il s’accroche, mais pourra-t-il tenir? Cela fait une semaine que Damien Abad est dans la tourmente. En vingt-quatre heures, il passe de la prise de droite importante d’Emmanuel Macron à ministre accusé de viol, en Une des Journaux. Retour sur le parcours d’un homme à l’ascension fulgurante qui risque la chute.

Quand il est nommé ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, le vendredi 20 mai 2022, Damien Abad, 42 ans, franchit une marche majeure de son parcours. Issu d’une famille étrangère au monde politique et souffrant d’une maladie rare (arthrogrypose) qui lui cause un handicap lourd, le Nîmois offre un récit aux allures de revanche sociale, pimenté par le départ de son parti politique, les Républicains, pour rejoindre le gouvernement Borne d’Emmanuel Macron.

L’accomplissement d’un parcours militant débuté tôt, en 2008. À 28 ans, Damien Abad entre au conseil municipal de Vauvert, dans le Gard, à quelques kilomètres de Nîmes, où il naît en 1980. La même année, il fonde le mouvement des Jeunes centristes, affilié au jeune parti Le Nouveau centre, dirigé par Hervé Morin.

Il gravite les échelons de la formation centriste où il est propulsé député européen en 2009, avec l’appui de Hervé Morin qui fait de sa présence sur les listes un cheval de bataille au sein de l’UMP, notamment pour le profil plus divers qu’il offre. A 29 ans, il est élu le plus jeune eurodéputé parmi les Français.

“Qui a trahi, trahira...”

De quoi se voir pousser des ailes. C’est à cette période qu’il rencontre Margaux, alors âgée de 22 ans, jeune militante du parti qui prend contact avec lui pour commencer sa vie politique. Leurs échanges deviennent vite insistants de la part du jeune élu, selon les SMS rapportés par Mediapart. C’est elle qui porte plainte contre lui contre lui en 2017, pour viol. Elle est classée sans suite, il conteste aujourd’hui fermement les faits.

La plainte ne fait alors qu’un entrefilet dans la presse people, sans que le nom de Damien Abad ne soit cité. Seuls les initiés des Républicains savent qu’il s’agit de lui. Certains en font des blagues graveleuses, selon le récit de Libération, le 22 mai dernier.

En 2012, il devient député de l’Ain en rejoignant l’UMP, après un passage au conseil régional du Rhône. Une première trahison que ne goûte guère Hervé Morin. “Son parcours est celui d’un immense opportuniste. Il était au Nouveau Centre, il est parti à l’UMP pour être député alors que je l’ai fait député européen et conseiller régional. Aux primaires, il a soutenu Le Maire, puis Bertrand, il a aussi été proche de Wauquiez…”, énumère auprès du HuffPost l’actuel président de la région Normandie.

Même sentiment chez Les Républicains, amers après son départ du parti pour rejoindre Emmanuel Macron, lui qui jugeait sévèrement ses camarades ayant franchi le pas quelques années plus tôt et qui se plaçait dans l’opposition au Palais-Bourbon. Au HuffPost, plusieurs de ses anciens camarades de l’Assemblée le décrivent en mai 2022 comme un arriviste “prêt à tout pour réussir”, quitte à “trahir” en laissant traîner l’ambiguïté jusqu’au bout. “Il n’est pas fiable. Qui a trahi, trahira...”, lâche, laconique, Pierre-Henri Dumont, député du Pas-de-Calais.

Il ne faut pas prendre les Français et nous ses collègues pour des idiots.Anne-Laure Blin, députée LR du Maine-et-Loire, au "HuffPost"

Julien Aubert qui lui reconnaît “un sens de l’humain assez prononcé”, le juge “très perso”. Le député de Vaucluse, qui aime le “panache”, n’a pas apprécié que son ancien camarade des “cadets Bourbons”, jeunes députés prometteurs de l’UMP élus en 2012, parmi lesquels on comptait Gérald Darmanin, actuel ministre de l’Intérieur, attende d’être sûr d’entrer au gouvernement pour quitter la présidence du groupe LR à l’Assemblée nationale, le 19 mai dernier.

Même sentiment chez sa collègue Anne-Laure Blin: “Il ne faut pas prendre les Français et nous ses collègues pour des idiots. Je regrette le manque de courage qu’il a eu de ne pas oser le faire le choix de la clarté qu’on lui a réclamé à de nombreuses reprises”, pointe la députée du Maine-et-Loire, élue en 2020.

Il avait pourtant remué ciel et terre pour l’obtenir, cette présidence de groupe, l’un des postes les plus prestigieux du Palais Bourbon. En novembre 2019, il est le premier à dégainer sa candidature pour succéder à Christian Jacob, qui vient de devenir le patron de LR. “Il avait un beau dossier tout prêt, on sentait qu’il avait tout préparé”, ironise à moitié un parlementaire destinataire. “Il avait bossé avec un petit cénacle, en équipe”, confirme Julien Aubert.

En face, le député d’Eure-et-Loir, Olivier Marleix, présenté par le Canard enchaîné comme le choix de Christian Jacob part favori. Mais Abad sait y faire. Il repère les frustrés, les flatte, créé du lien, défend son projet: fait de la politique. Et ce ne sont pas les coups de fils de l’ancien député, Alain Marleix, auprès de quelques députés pour soutenir son fils qui l’arrêtent. Damien Abad l’emporte. Encore une victoire.

Je savais qu’il était lourd en drague, mais je n’étais pas au courant de la plainte.Pierre-Henri Dumont, député LR du Pas-de-Calais, au "HuffPost"

À cette époque, déjà, des bruits courent au sujet du député de l’Ain. “J’avais entendu que c’était quelqu’un de très très border”, confie un ancien collaborateur de l’UMP à l’Assemblée nationale entre les années 2012 et 2017. “On disait aux femmes ‘fais gaffe, faut pas rester seule avec lui’”, se souvient-il. “On avait entendu des bruits, notamment une histoire… mais rien de concret. Il y avait eu cet article dans Closer sur la plainte de 2017 mais on n’en savait pas plus”, ajoute un député LR.

“Je n’avais pas connaissance de cette réputation, ni de comportements déplacés, ni même de dragueur”, promet Sébastien Huygue, député du Nord qui était sur sa ligne politique, mais désapprouve son départ vers le gouvernement. Il soupçonne “un règlement de compte politique”.

“Je savais qu’il était lourd en drague, mais je n’étais pas au courant de la plainte”, affirme Pierre-Henri Dumont, qui juge au contraire le choix de l’exécutif “un poil cynique” de “nommer le président du groupe LR dans un gouvernement qui penche à gauche plutôt que de croire la parole des femmes alors que c’est la grande cause du quinquennat.”

S'il y a de nouveaux éléments, si la justice est saisie, on tirera toutes les conséquences de cette décisionElisabeth Borne, Première ministre, le 22 mai

C’est là qu’arrive le vertige. Le vrai. À peine nommé, la plainte ressurgit dans une enquête de Mediapart débutée en janvier 2021 et publiée au lendemain de sa nomination, le 21 mai. Le journal a recueilli un autre témoignage d’une femme qui ne connaît pas Margaux et qui accuse à son tour le ministre de viol, pour des faits qui remonteraient à 2010. Cinq ans après #MeToo, ce qui devient “l’affaire Abad” se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux et dans la presse. Elle percute de plein fouet sa trajectoire et ébranle un gouvernement tout juste composé.

Emmanuel Macron vient de refaire de la lutte contre les violences faites aux femmes la grande cause de son quinquennat. Le scandale fait tache. Damien Abad se défend, depuis la ville de Saint-Jean-Le-Vieux, dans l’Ain, où il concoure toujours aux élections législatives, sans l’étiquette LR qui présente un candidat face à lui. “Je n’ai jamais violé une seule femme de ma vie”, promet le ministre-député dans une courte allocution à la presse où il dévoile des détails de son intimité. “Cela m’est matériellement impossible”, insiste-t-il.

Nous n’avons jamais repéré de problèmes à l’égard des femmes. Au contraire.Un proche de Damien Abad, au "HuffPost"

L’affaire est partout dans les médias, elle empêche le gouvernement d’imposer d’autres thèmes. La Première ministre, Élisabeth Borne, est contrainte de s’exprimer sur le sujet en plein déplacement de campagne dans le Calvados où elle brigue son premier mandat. “S’il y a de nouveaux éléments, si la justice est saisie, on tirera toutes les conséquences de cette décision”. Fermez le ban.

Le 25 mai, la justice offre un sursis à Damien Abad. Le Parquet de Paris, alerté par un signalement de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles, indique être dans l’impossibilité “en l’état” d’ouvrir une enquête, faute d’éléments suffisants. Dans le Gard, où Damien Abad conserve des attaches familiales, amicales et politiques, les révélations de Mediapart n’atteignent pas son cercle historique.

“Nous n’avons jamais repéré de problèmes à l’égard des femmes. Au contraire, en rencontrant ses précédentes compagnes, on a toujours eu l’impression d’un homme parfaitement normal, malgré ses réelles et douloureuses difficultés physiques”, défend l’un de ses proches, toujours impliqué dans la politique locale. Toujours dans la cité romaine, mais à l’autre bout de l’échiquier politique, Vincent Bouget, secrétaire général du PCF dans le Gard, garde le souvenir d’un étudiant “très fort” affichant une “forte volonté de réussir” du temps où les deux étudiaient en classe préparatoire à la fin des années 1990.

“On voyait qu’il ne faisait pas du tout de son handicap un quelconque obstacle, j’ai même le souvenir d’avoir joué au foot avec lui dans la cour”, poursuit le communiste, incapable de mettre une autre réputation sur cet étudiant que celle d’un “mec de droite, ce qui détonne en prépa littéraire”.

Dans l'Ain, les appareils politiques comptent moins que les personnalités, la proximité et la confiance accordée aux élus. On verra quel impact aura cette affaire sur l’électionJulien Martinez, candidat LR face à Damien Abad, au "HuffPost"

Que décideront les électeurs de l’Ain? L’affaire peut-elle atteindre l’homme qui a été réélu haut la main en 2017 avec 67% des voix. “C’est un territoire de pudeur où les gens sont taiseux, cette tornade provoque beaucoup de malaise, mais quelle place aura-t-elle dans les urnes?”, s’interroge à voix haute pour LeHuffPost son concurrent investi par LR, Julien Martinez. “Ici, les appareils politiques comptent moins que les personnalités, la proximité et la confiance accordée aux élus. On verra quel impact aura cette affaire sur l’élection”, soupèse le trentenaire, élu d’Oyonnax.

Une épée de Damoclès qui ne lui coûte pas, pour le moment, la confiance d’Emmanuel Macron. “Il faut qu’il serre les poings”, ironise, avec un humour douteux, un conseiller de l’exécutif. Si au sein du gouvernement, l’évocation de son cas gêne aux entournures, certains de ses collègues veulent croire que l’orage n’est que passager. “C’est vrai qu’on se passerait bien d’une affaire qui occupe autant l’espace médiatique. Mais si le dossier ne connaît pas de rebond, provoqué par de nouveaux éléments, il devrait tenir”, souffle un ministre fraîchement nommé, reconnaissant pour autant son isolement au sein de l’équipe gouvernementale: “Il n’a pas encore de cabinet, pas même un conseiller com’”, nous disait-il le jeudi 26.

“Contrairement à Darmanin qui avait un clan, Abad n’a personne”, abonde un communicant familier des Républicains. Même psychologiquement il est seul. Il est détesté par LR, il n’a pas de relais médiatiques et, pour couronner le tout, il peut perdre sa législative. Il peut tout perdre”.

À voir également sur Le HuffPost: Abad, Darmanin... La colère féministe contre le “gouvernement de la honte”

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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