Damas, Moscou et Ankara dénoncent le projet américain en Syrie

Des combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) à Rakka. Le gouvernement syrien, mais aussi son allié russe ainsi que la Turquie ont haussé le ton lundi contre le projet de la coalition sous commandement américain de constituer une nouvelle force de gardes-frontières dans la région du nord de la Syrie contrôlée par les Kurdes et leurs alliés arabes. /Photo d'archives/REUTERS/Erik De Castro

BEYROUTH/ISTANBUL (Reuters) - Le gouvernement syrien, son allié russe et la Turquie ont haussé le ton lundi contre le projet de la coalition sous commandement américain de constituer une nouvelle force de gardes-frontières dans la région du nord de la Syrie contrôlée par les Kurdes et leurs alliés arabes.

La coalition a confirmé dimanche son intention de constituer cette force de 30.000 hommes, dont le noyau dur sera formé d'anciens combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS), l'alliance majoritairement kurde qui a repris la ville de Rakka au groupe djihadiste Etat islamique (EI) avec le soutien des pays occidentaux.

Les FDS contrôlent environ un tiers du territoire syrien le long des frontières turque et irakienne, dont les principaux gisements de pétrole du pays.

Moscou a dénoncé lundi le projet américain par la voix de son chef de la diplomatie, Sergueï Lavrov, qui a estimé qu'il risquait de conduire à une "partition de fait" de la Syrie.

"Sur le fond, cela signifie la sécession d'une grande partie du territoire (syrien) le long de la frontière avec la Turquie et l'Irak", a déclaré Lavrov. Cette zone, a-t-il ajouté, sera contrôlée par des groupes "dirigés par les Etats-Unis".

Plus virulent encore, le gouvernement de Damas a prévenu que l'armée syrienne était déterminée à "mettre fin à toute présence américaine" sur le territoire syrien, selon les propos d'un responsable du ministère des Affaires étrangères rapportés par la télévision d'Etat.

Quelque 2.000 soldats américains sont déployés en Syrie et appuient les FDS, selon les chiffres communiqués par le Pentagone, qui n'a exprimé aucune intention de les retirer.


"UNE ARMÉE DE TERRORISTES"

La constitution d'une "Force de sécurité aux frontières" en zone kurde est une "agression flagrante" contre la souveraineté syrienne, a également estimé le ministère syrien des Affaires étrangères, cité par des médias officiels.

"Ce que fait le gouvernement américain s'inscrit dans le cadre d'une politique de destruction, d'éclatement des pays de la région (...), politique qui empêche de trouver des solutions aux conflits", a dit un responsable du ministère.

Le président Bachar al Assad a promis à plusieurs reprises de reconquérir par la force l'ensemble du territoire syrien. Il a récemment lancé avec le soutien de l'aviation russe et de ses alliés chiites - l'Iran et le Hezbollah libanais - une offensive contre la province d'Idlib, dernier grand bastion des rebelles sunnites dans le nord-ouest du pays.

La Turquie, qui soutient certains groupes rebelles, a dénoncé cette offensive mais elle s'inquiète tout autant de la formation durable d'un territoire dominé par les Kurdes le long de sa frontière.

Ankara considère les miliciens kurdes syriens des Unités de protection populaire (YPG), composante essentielle des FDS, comme une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mouvement séparatiste kurde de Turquie classé sur la liste des organisations terroristes.

Le président Recep Tayyip Erdogan a accusé lundi les Etats-Unis de vouloir créer une "armée terroriste" à sa frontière et a promis d'"étouffer dans l'oeuf" cette nouvelle force.

"Un pays que nous appelons notre allié veut vraiment établir une armée de terroristes à nos frontières", a déclaré Erdogan lors d'un discours à Ankara.


ANKARA ANNONCE UNE PROCHAINE OFFENSIVE

"Quel peut donc être l'objectif de cette armée de terroristes, si ce n'est la Turquie ?", a-t-il ajouté. "Notre mission, c'est de l'étouffer avant même qu'elle ne soit née."

Il a ainsi annoncé que l'armée turque s'apprêtait à lancer une offensive contre l'enclave kurde d'Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, ainsi que contre Manbij, ville syrienne contrôlée par les FDS depuis qu'elles en ont chassé l'EI en 2016.

Manbij est située sur la rive occidentale de l'Euphrate, qui constitue la ligne de démarcation tacite entre les territoires tenus par les FDS, à l'est du fleuve, et ceux qui sont aux mains des rebelles pro-turcs et, plus au sud, du gouvernement de Damas.

"Voilà ce que nous avons à dire à tous nos alliés: ne vous mettez pas entre nous et les organisations terroristes, ou alors nous ne serons pas responsables des conséquences fâcheuses qui cela pourrait entraîner", a averti Recep Tayyip Erdogan. "Nous poursuivrons nos opérations tant qu'il restera un terroriste à nos frontières", a-t-il promis.

Le vice-Premier ministre turc, Bekir Bozdag, a accusé lundi Washington de "jouer avec le feu" en Syrie.

A Téhéran, un haut responsable iranien, Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, a estimé que cette force voulue par les Américains était "vouée à l'échec", rapporte l'agence de presse Fars.


(Ellen Francis et Ezgi Erkoyun avec Daren Butler et Ece Toksabay en Turquie, Jack Stubbs et Gabrielle Tetrault-Farber à Moscou, Bozorgmehr Sharafedin à Londres; Tangi Salaün et Guy Kerivel pour le service français)