Les déplacés de la bataille de Tripoli condamnés à vivre dans des maisons insalubres ou dans la rue

À Tripoli, la situation de dizaines de milliers de déplacés de la guerre civile ne cesse de se dégrader. Le froid des mois d’hiver complique la situation des familles qui vivent déjà dans des conditions humanitaires difficiles depuis le début de l’opération militaire lancée par le maréchal Khalifa Haftar contre le gouvernement de Tripoli.

Près de 146 000 personnes se sont retrouvées obligées de quitter leurs maisons, utilisées par les combattants depuis le début de l’offensive sur Tripoli du maréchal Khalifa Haftar, chef autoproclamé de l’"Armée nationale libyenne", basé à Benghazi. Une bataille qui vise à conquérir Tripoli, où siège le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj reconnu par la communauté internationale.

Les combats au sud de Tripoli ont connu une nouvelle escalade après la signature d’un protocole d’accord entre le GNA et la Turquie le 27 novembre. Cet accord prévoit davantage de soutien militaire turc pour les combattants tripolitains, ce qui risque d’augmenter le nombre de déplacés. Ce mardi 2 janvier, le Parlement turc a approuvé un déploiement militaire en Libye.

La flambée des prix des loyers à cause de la forte demande et la durée de la guerre ont poussé des centaines des familles de déplacés à se réfugier chez leurs proches. Mais beaucoup dorment dans la rue, faute de trouver un toit.

Des appels ont été lancés sur les réseaux sociaux pour aider les familles déplacées à trouver un logement.

Une photo publiée sur Facebook montrant une famille dormant sur une place du centre de Tripoli.

 

"Certains sont obligés de dormir dans leur voiture"

 

Wided Ben Aoun, 35 ans, est une déplacée de la ville d'Ain Zara au sud de Tripoli, et une activiste dans l’organisation économique libyenne pour les droits des déplacés. Elle vit actuellement à Tripoli et dénonce le manque d’intérêt des autorités tripolitaines pour le sort des familles sinistrées :
 

J’ai quitté ma maison avec ma famille depuis le mois d’avril. Mes activités dans la société civile m’ont permis de voir de près la souffrance des familles de déplacés. Nous sommes abandonnés à notre sort, la plupart des familles n’ont pas, comme moi, les moyens de louer un appartement à 1 300 dinars libyens (soit 830 euros). D’autres ne trouvent pas de maison vu que toutes les maisons sont déjà louées, et ils sont obligés de dormir dans leur voiture, dans les couloirs des hôpitaux, voire dans la rue. Neuf mois dans de telles conditions pour des enfants, des femmes, des handicapés, des personnes âgées, des malades, c’est honteux.

Cette publication sur Facebook incite à aider des déplacés qui dorment dans une station de bus dans le quatier de Triq Elmatar à Tripoli.


 

Des internautes ont posté des dizaines d’images des familles déplacées pour mobiliser les Tripolitains.


Un tweet dénonce les conditions de vie des déplacés à Tripoli.
 

"Il y a des infiltrations d’eau par le toit"

Najiah, 58 ans, veuve et mère de sept enfants, a quitté son domicile de la ville d’Essedra, dans le sud de la capitale libyenne, depuis le début des combats il y a neuf mois. Elle a tout laissé derrière elle pour aller s’installer à Tajoura, à l’ouest de Tripoli, dans un studio au toit fissuré. Elle témoigne :
 

Dieu merci, on a au moins pu sauver notre peau. Je n’ai rien rapporté de ma maison, nous vivons dans des conditions difficiles, j’ai des enfants asthmatiques, on souffre de l’humidité dans ce studio. Il y a des infiltrations d’eau par le toit. Nous vivons dans une région loin de Tripoli (à 18 km), nous n’avons pas de voiture pour nous déplacer.

Photo envoyée par notre Observateur.
 

"Je dors avec la peur que le toit s’effondre"

Amani, 43 ans, divorcée avec un enfant, a été obligée de quitter son foyer à Ain Zara (banlieue sud de la capitale libyenne) depuis le 4 avril, date de début de l’offensive. Elle se dit chanceuse d’avoir trouvé un toit pour son enfant de 15 ans. Mais elle craint que la maison qu’elle a louée grâce aux dons des bienfaiteurs risque de s’effondrer.
 

J’ai quitté ma maison deux jours après le début de la guerre. Au début, j’ai trouvé refuge chez des amies pour quelques semaines, mais on s’est vite retrouvés à 20 personnes dans un seul appartement. Des associations m’ont aidée à louer une maison. Une nuit, une couche du toit est tombée sur nous avec mon garçon. J’ai vu des fissures dans le toit et depuis je dors chaque nuit avec la peur qu’il s’effondre sur nous à un moment ou un autre.

Photo envoyée par notre Observateur.


Les autorités de Tripoli craignent une nouvelle vague de déplacés dans les prochains jours après l'intensification des combats dans le sud de la ville. Le président du comité de retour des déplacés au sein de la mairie de Tripoli, Mohamed Fadhel Jobrane, affirme à notre rédaction n’avoir plus aucun moyen :
 

Les 120 millions de dinars libyens (soit 76,6 millions d'euros) débloqués par le gouvernement ont été dépensés pour fournir de l'aide alimentaire et des refuges, on a plus les ressources pour aider les déplacés. Le nombre des familles déplacées est passé de 24 000 familles à 28 000 dans les dernières semaines. C’était un budget pour une courte durée, on a cru que le conflit allait durer deux ou trois mois mais nous sommes déjà dans le neuvième mois du siège. Des nouvelles familles sont en train de venir des quartiers de Machrou Hadhba et du Wadi Rabie touchés récemment par les combats, il y a des centaines de familles qui ont passé leurs dernières nuits dans leur voiture.


En décembre 2019, le Bureau des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) a annoncé que 900 000 personnes auront besoin d’aide humanitaire en Libye. De son coté, Assad Jaafar, porte-parole du Croissant-Rouge libyen, tire également la sonnette d’alarme sur la situation humanitaire dans la capitale libyenne. Le bureau du CICR à Tripoli a assuré de l'aide alimentaire et médicale aux déplacés depuis le début de la guerre ; les bénévoles du CICR à Tripoli ont distribué 6 000 sacs de vêtements et 6 820 rations alimentaires.


Des bénévoles du Croissant-Rouge libyen distribuent de l'aide pour des déplacés résidant dans une école de Tripoli.

Vu l’élargissement du champ de bataille, les combats sont arrivés aujourd’hui aux quartiers surpeuplés d’Abou Salim, Al-Hadhba et Salahedinne (au sud de Tripoli), qui comptent plus de 180 000 habitants. La situation risque de se transformer en une crise humanitaire sans précédent dans l’histoire du pays. Plusieurs habitants de ces quartiers ont commencé à quitter leurs foyers pour s'ajouter aux dizaines de milliers de déplacés dans la capitale libyenne.


Article écrit par Omar Tiss.