Dépistage anal du Covid-19 en Chine : pourquoi cette vidéo virale est en fait une intox

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En Chine, les réseaux sociaux sont en effervescence depuis que des médecins ont confirmé l’utilisation du test anal du Covid-19 à compter du 23 janvier. Parmi les publications sur le sujet, une vidéo vue des millions de fois, selon des médias américains, avant d’être censurée par les autorités. On y voit des personnes marchant les jambes écartées au motif qu’elles auraient effectué le test anal. Or, c’est faux : notre enquête montre que l’hôpital où elle a été tournée ne pratique que des tests salivaires. Selon plusieurs médias chinois, les enfants à l’image seraient des enfants circoncis.

La vidéo peut prêter à sourire : des enfants et adolescents, vraisemblablement accompagnés de leurs parents, marchent les jambes écartées en sortant d’un hôpital. Elle a été reprise sur les réseaux sociaux chinois comme Weibo (équivalent de Twitter en Chine) et Douyin (la version chinoise de TikTok). Elle a été partagée avec la légende suivante, en mandarin : “Des citoyens de Shijiazhuang, après avoir effectué un test anal, marchent comme des pingouins”.

Où cette vidéo a-t-elle été tournée ?

Une vérification avec des outils de géolocalisation disponibles en ligne permet déjà d'établir que la vidéo n’a pas été tournée à Shijiazhuang, contrairement à ce qu’affirme la publication virale, mais 800 km plus loin, à Xi’an.

Le 31 janvier, une publication du Centre des Plaintes en ligne de Shijiazhuang a qualifié la vidéo de “rumeur”, interview à l’appui : “Suite à l’apparition du virus, les quartiers de la ville ont tous effectué des tests par voie buccale ou nasale, jamais anale", a affirmé Wang Haibin, médecin en chef de l’hôpital n°5 de Shijiazhuang.

Grâce à une recherche d’image inversée (voir ici comment faire), il est possible de trouver une version de la vidéo sans texte et légèrement plus longue. Dans les dernières secondes, on peut apercevoir partiellement le trottoir devant le bâtiment. On y voit une rangée d’arbres (en rouge) dont les pieds ont été peints en blanc, une rangée de vélos (en vert) et un plot en béton (en jaune).

Dans les commentaires des vidéos postées sur Weibo, certains utilisateurs signalent qu’il s’agirait d’un hôpital à Xi’an, capitale de la province de Shaanxi. En cherchant sur Baidu Maps, l’équivalent chinois de Google Maps, on peut passer en revue les hôpitaux qui correspondent aux indices visuels de la vidéo. C’est le cas de l’Hôpital populaire du district de Lintong (临潼区人民医院). Grâce à la fonction Total View (comparable à Street View de Google Maps), on y voit les éléments déjà désignés (arbres, vélos plot), ainsi que la façade vitrée (en rose), l’enseigne de l’hôpital (en bleu clair) et l’auvent (en orange).

Problème, la cahute devant l’hôpital, visible sur la vidéo, ne correspond pas à ce qu’on voit sur les images de Total view. Mais en regardant l’historique des images satellites du même lieu, on constate que la cahute était inexistante en juin 2019, mais qu’elle est bien présente en avril 2020.

Il est aussi possible de croiser les images satellites avec des images amateures sur place. Dans la capture d’écran ci-dessous, provenant d’une vidéo publiée sur Douyin, on peut vérifier l’existence et l’emplacement de la cahute.

Que montrent vraiment ces images ?

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu retrouver des informations complémentaires grâce à une recherche avec les mots-clés “garçon marche pingouin xi’an” en chinois (男孩走企鹅西安), sur le moteur de recherche Baidu. On trouve notamment un article et deux vidéos au sujet de la publication virale, relayée par The Beijing News, média proche du parti communiste chinois. L'article et les vidéos, publiés les 2 et 3 février, après que la vidéo originale soit devenue virale.

Dans une première vidéo, des images présentées comme récentes de l’Hôpital populaire du district de Lintong sont comparées à celle de la publication virale : le tourniquet et les affiches aux murs correspondent.

Dans sa vidéo, The Beijing News interroge des agents de sécurité de l’hôpital. Ils déclarent :

- “Il s’agit des gamins venus pour se faire circoncire et donc ils marchaient les jambes écartées”

- “Comme des pingouins ?” relance le journaliste.

- “Oui, comme ça”

Dans une deuxième vidéo, une femme, présentée comme l’auteure de la vidéo originale, y est interviewée à visage caché par la rédaction de Beijing News. Elle affirme aussi que la vidéo a été tournée dans l’Hôpital populaire du district de Lintong, et que les enfants sortaient d’une chirurgie de circoncision. Il s’agirait d’enfants de sa famille. Elle déclare :

“Après l’opération, les enfants marchaient d’une manière très drôle. Je voulais prendre une vidéo d’eux, afin qu’ils aient un souvenir. [...] J’ai mis la vidéo sur Douyin et Kuaishou (NDLR: une autre application de partage de vidéos) [...] Je n’ai jamais pensé que la vidéo pourrait être reprise par quelqu’un de mauvaise foi qui y ajouterait des textes. La vidéo a été montée, la rumeur propagée en ligne. [...] Cette affaire a eu un fort impact sur moi et sur ma famille, et a créé une influence nocive dans la société. Sur ce, je présente mes sincères excuses, et je me réserve le droit de poursuivre les gens impliqués en justice. Merci de ne pas croire aux rumeurs et de ne pas les faire circuler.”

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, l’hôpital nous a indiqué que seuls des prélèvements salivaires étaient effectués dans leur établissement pour dépister le Covid-19, aucun dépistage rectal. L’hôpital n’a pas réagi à la vidéo virale.

Conclusion

Des tests anaux sont bien effectués en Chine, mais cette vidéo ne montre pas des enfants qui auraient subi cette procédure. Si l’auteur de la vidéo et la date à laquelle elle a été prise restent inconnus, il est en revanche prouvé que cette vidéo a été tournée dans un hôpital de Xi’an et non à Shijiazhuang, et que ces enfants n’ont donc pas effectué de test anal dans cet hôpital. Selon la presse chinoise, cette vidéo serait authentique mais utilisée hors contexte, et les personnes marchant les jambes écartées auraient pratiqué une circoncision.

Traductions : Ninan Wang, rédaction en mandarin de RFI