Démission de Pierre de Villiers, tribunes: quatre ans d'histoire tumultueuse entre Macron et l'armée

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Emmanuel Macron et Pierre de Villiers le 14 juillet 2017. - CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / POOL / AFP
Emmanuel Macron et Pierre de Villiers le 14 juillet 2017. - CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / POOL / AFP

Ce mercredi, sur les Champs-Elysées, Emmanuel Macron verra défiler devant lui, en grand uniforme, les différents corps de l'armée française. Pour la quatrième fois en tant que président de la République. Ce pourrait même être sa dernière cérémonie du genre s'il était battu à la présidentielle de 2022. À ses côtés, le général François Lecointre, le chef d'état-major des armées, qui s'apprête cependant à passer le témoin, c'est-à-dire cette dignité au général François Burkhard d'ici la fin du mois.

Vue de l'extérieur, l'institution militaire suit son cours normal, à l'ombre du regard élyséen. Pourtant, c'est peut-être là que se situe la tension la plus explosive et la plus tenace du quinquennat. Depuis son intronisation au printemps 2017, Emmanuel Macron entretient des relations notoirement difficiles avec les armées, ou du moins avec une partie de ses officiers supérieurs.

Premiers signaux après la présidentielle

La colère qui oppose sporadiquement mais durablement le chef de l'Etat à "ses" troupes vient en partie d'une méfiance héritée. Au moment où Emmanuel Macron pénètre au "Château" comme pensionnaire en titre, il reprend à son compte le fil d'une histoire heurtée. Depuis plusieurs années, et surtout depuis la révision du Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale en 2013, l'armée veille au grain, l'échine en alerte devant de possibles coupes. Il faut dire que, redéfinissant les objectifs assignés aux soldats, le document prévoit notamment la suppression de 24.000 postes.

Chef d'état-major des armées à compter de février 2014, le général Pierre de Villiers milite, dès l'orée de la présidentielle, pour la préservation des ressources allouées à l'armée. Il plaide pour un budget porté à 2% du PIB dans l'idée de lutter contre une obsolescence de l'équipement des troupes. Mais la nomination de Florence Parly, qu'on a connue à Bercy, pour succèder au populaire et très politique Jean-Yves Le Drian à la tête d'un ministère de la Défense replâtré en "ministère des Armées" n'envoie pas de signaux très enthousiasmants en début de quinquennat.

Le feuilleton Pierre de Villiers

Aussi quand le ministre de l'Action et des Comptes publics de l'époque, Gérald Darmanin, annonce plutôt une réduction de la voilure de 850 millions d'euros, le général Pierre de Villiers voit rouge. "Je ne me laisserai pas baiser comme ça!" s'étrangle-t-il le 12 juillet 2017 devant la Commission de la Défense de l'Assemblée nationale.

Bien sûr, ce propos de corps de garde n'avait pas vocation à sortir du Palais-Bourbon mais il s'ébruite tout de même. Pour le plus grand déplaisir du président de la République qui, le lendemain, à l'heure d'adresser un discours aux militaires, assène un "Je suis votre chef!" dont le brin de paternalisme passe mal. D'autant qu'il n'en démord pas. Le 16 juillet, dans le JDD, il appuie même: "La République ne marche pas comme cela. Si quelque chose oppose le chef d'état-major des armées au président de la République, le chef d'état-major des armées change". Dont acte, le général Pierre de Villiers décide de quitter ses fonctions le 19.

Emmanuel Macron n'a pas seulement perdu son chef d'état-major des armées, il s'est fabriqué une Némésis. Car, à droite, on commence à projeter pas mal de fantasmes sur l'officier en rupture de ban. Pour dire les choses clairement, on lui prêterait volontiers un destin présidentiel. Pierre de Villiers se coule, à demi-mots, dans cette perspective en publiant deux livres: Servir, d'abord à la fin de l'année 2017, puis L'équilibre est un combat en 2020. Dernièrement, en revanche, sa candidature, jamais déclarée, semble moins occuper sa famille politique qui s'intéresse désormais au cas Eric Zemmour.

Une loi de programmation... et de désamorçage

Le moins qu'on puisse dire c'est que le départ de Pierre de Villiers, et son remplacement par le général François Lecointre ne changent rien au schmilblick. Il s'agit encore d'arrêter un arbitrage budgétaire. Ce sera chose faite avec la loi de programmation militaire, promulguée le 14 juillet 2018, qui doit couvrir l'ère 2019-2025. Le texte est fait pour rassurer une "Grande muette" de plus en plus agitée. Le 23 juin dernier, le Premier ministre Jean Castex, en cadre les buts devant les sénateurs:

"Le premier objectif le plus urgent était d'abord de réparer les armées dont les matériels étaient en mauvais état. (...) Second objectif: préparer l'avenir, c'est-à-dire anticiper, moderniser et innover de façon à permettre à nos forces de disposer du matériel le plus performant et en nombre suffisant qui soit adapté aux menaces nouvelles."

En termes de chiffres, ça donne la chose suivante, dixit le chef du gouvernement:

"Le budget annuel a été porté par la volonté du pouvoir exécutif et par votre vote à près de 40 milliards d'euros, seuil symbolique qui devrait être dépassé avec le PLF pour 2022, contre environ 30 milliards en moyenne annuelle sur la période précédente. Très concrètement, avec l'augmentation de 1,8 milliard d'euros en 2018, ce sont des hausses de budget de 1,7 milliard d'euros qui ont été confirmées chaque année depuis lors. Au total, depuis le début du quinquennat, le budget annuel des armées aura augmenté de plus de 25 %."

La saison des tribunes

Le serpent budgétaire desserre (un peu) ses étouffants anneaux et tout le monde respire mieux. Enfin, pas tout à fait. Car si dans les deux placards incendiaires qui paraissent coup sur coup au printemps 2021 on ne parle plus tellement de gros sous, les deux textes s'adressent au pouvoir civil sur un ton qui n'a jamais été si accusatoire.

C'est d'abord une tribune, émanant à l'origine de l'ex-capitaine Jean-Pierre Fabre-Bernadac, ex-capitaine, revendiquant les signatures d'"une vingtaine de généraux, une centaine de hauts gradés et plus d’un millier d’autres militaires" qui allume la mèche. Elle s'invite sur le devant de la scène une première fois le 19 avril via Sud Radio et surtout le 21 avril, avec le relais de Valeurs Actuelles.

Adressée au président de la République, au gouvernement et aux parlementaires, la lettre ouverte s'agace d'un "délitement" du pays et alerte contre les risques d'un déchirement de la nation par une "guerre civile":

"Alors, Mesdames, Messieurs, assez d’atermoiements, l’heure est grave, le travail est colossal ; ne perdez pas de temps et sachez que nous sommes disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation. (...) Par contre, si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national".

La contre-offensive de l'exécutif

La pointe est trop affûtée pour la grande majorité de la classe politique, notamment pour Florence Parly qui dénonce dès le 26 avril auprès de France Info "des actions qui sont inacceptables", appelant "des sanctions" pour les militaires ayant enfreint leur devoir de réserve.

Le 11 juin dernier, Le Monde révèle d'ailleurs que le 25 mai précédent, six des généraux ayant associé leur nom au texte ont reçu une convocation pour comparaître devant un "Conseil supérieur" militaire chargé de statuer sur leur dossier. Du simple blâme à la radiation, l'éventail des sanctions encourues baille encore en grand.

"Lâcheté, fourberie, perversion"

Si Emmanuel Macron a évité d'entrer frontalement dans cette polémique, celle-ci a aussitôt rebondi. Le 11 mai dernier, Valeurs Actuelles dégaine ainsi une nouvelle tribune, cette fois présentée comme l'oeuvre d'officiers d'active, quand la précédente faisait la part belle aux aînés en retraite. Les couleurs y sont encore plus sombres.

"Presque tous, nous avons connu l’opération Sentinelle. Nous y avons vu de nos yeux les banlieues abandonnées, les accommodements avec la délinquance. Nous avons subi les tentatives d’instrumentalisation de plusieurs communautés religieuses, pour qui la France ne signifie rien -rien qu’un objet de sarcasmes, de mépris voire de haine", y proclame-t-on notamment.

Une nouvelle fois à l'intention de l'exécutif, de la classe politique, mais aussi des "officiers généraux", l'apostrophe va un pas plus loin:

"Pour ergoter sur la forme de la tribune de nos aînés au lieu de reconnaître l’évidence de leurs constats, il faut être bien lâche. Pour invoquer un devoir de réserve mal interprété dans le but de faire taire des citoyens français, il faut être bien fourbe. Pour encourager les cadres dirigeants de l’armée à prendre position et à s’exposer, avant de les sanctionner rageusement dès qu’ils écrivent autre chose que des récits de batailles, il faut être bien pervers."

"Lâcheté, fourberie, perversion : telle n’est pas notre vision de la hiérarchie", est-il enfin résumé.

La "force morale des armées" en jeu

Cette double lame - si elle n'a pas emporté le général Lecointre - a du moins intoxiqué la fin de son tour de garde à la tête de l'état-major des armées. C'est en tout cas ce qui ressort de son intervention le 13 juin dernier sur RTL au moment où il confirme qu'il compte laisser la place après ce 14-juillet.

"La première raison c'était d'éviter précisément qu'il n'y ait une politisation de la fonction de Chef d'état major des Armées. Je ne souhaitais pas que le chef d'état-major des Armées parte à l'issue du mandat d'un Président de la République ou exactement au même moment, où se termine le mandat du Président de la République", glisse-t-il d'abord, embrayant ensuite sur une descente en flammes des signataires des différentes tribunes:

"S'il commence à y avoir des dissensions (...) on perd ce qui fait la force morale des armées. (...) Nous ne sommes pas légitimes à nous exprimer sur la situation sociale, politique. Que quelqu'un le dise comme Monsieur Untel, très bien. Mais qu'il se prévale de son grade...". "Ce sont des gens que manquent de discernement", achève-t-il.

Sous le regard de 200.000 soldats

Un article de Marianne, paru le 12 mai dernier et sondant la troupe, en relativise largement l'audience auprès des soldats. Quand un témoin, décrit comme lieutenant, moque "le délire d'une poignée, de saint-cyriens cathos tradis, toujours les mêmes", un sous-officier d'infanterie rassure en un sourire caustique: "On n'est pas l'armée birmane".

Non, l'armée française n'est pas l'armée birmane, c'est-à-dire un corps que ses désidératas politique et le sentiment d'impunité pourraient mener à s'opposer plus avant au chef de l'Etat voire à toucher aux institutions. Reste que, comme RMC le soulignait il y a un mois, l'armée française pèse 200.000 hommes et femmes. Et que le président de la République, assisté de l'exécutif dans son ensemble, doit bien surveiller qu'aucune fracture ne viendra l'en séparer.

Article original publié sur BFMTV.com

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