Le débat sur une armée européenne resurgit après le retrait d’Afghanistan

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La consternation des Européens concernant les modalités du retrait américain d’Afghanistan a relancé le débat sur la nécessité d’une armée européenne. D’un côté, des voix favorables à une "autonomie stratégique" affirment que la chute de Kaboul doit servir de signal d’alarme, de l’autre, leurs opposants jugent qu’il n’y a pas de menace existentielle justifiant la création d’une force militaire.

Les troupes européennes encore présentes en Afghanistan n'ont eu d'autre choix que d'imiter les troupes américaines. Malgré le désir de certaines d'entre elles de rester dans le pays pour empêcher les Taliban de prendre le pouvoir, elles ont dû se résoudre à quitter le pays. L'engagement militaire des alliés des États-Unis au sein de l'Otan, tout comme l'évacuation de leurs civils, dépendaient de la logistique et de l'appui aérien des États-Unis. Une situation qui a relancé le vieux débat sur la création d'une armée européenne.

"L'Afghanistan a démontré que nos retards en matière d'autonomie stratégique ont un coût et que la seule manière de progresser est de combiner nos forces et de renforcer non seulement nos capacités, mais aussi notre volonté d'agir", a ainsi déclaré le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, jeudi 2 septembre, à l'issue d'une réunion en Slovénie des ministres de la Défense de l'Union européenne (UE) sur la création d'une force de réaction rapide européenne.

Josep Borrell espère obtenir le feu vert des États membres pour la mise sur pied d'une force de 5 000 hommes lors d'une nouvelle réunion consacrée à la défense le 16 novembre.

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Même la ministre de la Défense allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer, a proposé, jeudi dans un tweet, que "des coalitions de pays volontaires" puissent permettre de gérer de futures crises. AKK, comme elle est surnommée, avait pourtant écrit en novembre 2020 une tribune, publiée sur Politico, dans laquelle elle affirmait que "les illusions sur une autonomie stratégique européenne devaient cesser". Soulignant que "les Européens ne seront pas capables de remplacer l'Amérique dans son rôle crucial de garant de la sécurité".

Le président français, Emmanuel Macron, avait vivement réagi, affirmant son désaccord "profond" avec AKK, alors que "l'autonomie stratégique" – militaire, économique et technologique – est au cœur de sa vision pour l'Europe.

Lors d'une rencontre à l'Élysée avec le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, mardi 30 août, Emmanuel Macron a de nouveau insisté sur ce point. Les deux leaders ont publié un communiqué commun pressant l'UE de développer son "autonomie stratégique" afin de pouvoir assumer "davantage la responsabilité de sa sécurité et de sa défense".

Faiblesse des budgets européens de défense

La débâcle afghane poussera-t-elle enfin les Européens à passer des intentions aux actes ? Cela fait près d'un quart de siècle que les propositions avortées pour une "force de réaction rapide" se succèdent. Plusieurs leaders européens avaient ainsi déjà évoqué la nécessité d'une armée européenne au moment où la guerre en ex-Yougoslavie, à la fin des années 1990, faisait rage aux portes de l'UE.

"[L'UE] doit avoir la capacité de mener des actions autonomes, soutenues par des forces militaires crédibles", peut-on lire dans un communiqué commun, datant de 1998, du président français Jacques Chirac et du Premier ministre britannique Tony Blair. Une citation que pourrait très bien reprendre aujourd'hui mot pour mot Emmanuel Macron.

En réponse à l'appel franco-britannique, l'UE décide en 1999 de créer un contingent de 50 000 à 60 000 soldats pouvant être déployés en soixante jours. Loin des objectifs annoncés, ce projet aboutit en 2007, avec la mise sur pied de deux "groupements tactiques" de 1 500 hommes chacun issus de l'ensemble des pays membres. Par manque de volonté politique, ce projet végète depuis une dizaine d'années.

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"Les Européens doivent améliorer les capacités de leurs forces armées", juge Rafael Loss, un expert des questions de défense au Conseil européen pour les relations internationales, un think tank paneuropéen faisant la promotion d'une forte politique étrangère européenne. "Pour le management de crise en particulier, les Européens manquent d'outils indispensables, comme des avions de transport stratégique pour déplacer rapidement les hommes et les équipements, ou des satellites capables d'assurer le renseignement, la surveillance et la reconnaissance avant et pendant le déploiement des troupes", ajoute-t-il.

Autre obstacle majeur à "l'autonomie stratégique" du continent : la faiblesse des budgets alloués à la défense parmi les pays européens. Tous les pays membres de l'Otan, à l'exception des États-Unis, ont augmenté leurs dépenses en matière de défense depuis que la Russie a annexé la Crimée en 2014. Néanmoins, l'organisation estime que seulement 9 de ses 28 pays membres ont atteint cette année l'objectif de dépenses de 2 % du PIB fixé par l'Otan.

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Première économie de l'UE, l'Allemagne n'a ainsi consacré que 1,53 % de son PIB à son budget de défense, soit une augmentation de moins de 0,5 % depuis 2015 pour une armée déjà sous-dotée.

"L'Allemagne a augmenté ses dépenses en matière de défense depuis l'annexion de la Crimée, mais ce n'est pas suffisant et Berlin a peu de chances d'atteindre d'ici à 2024 l'objectif fixé par l'Otan", estime Claudia Major, une spécialiste de ces questions à l'Institut allemand des affaires internationales et de sécurité. "En fin de compte, tout dépend de la perception de la menace, résume-t-elle. Les pays comme l'Allemagne ne dépensent pas beaucoup d'argent dans ce domaine car ils ne se sentent pas menacés."

A contrario, et sans surprise, les trois États baltes et la Pologne, qui partagent une frontière et des relations historiquement tumultueuses avec la Russie, font partie des neuf pays européens membres de l'Otan à atteindre l'objectif de dépenses.

Vers des missions hors du cadre européen

Dans ce contexte, la distance qui sépare l'Europe de l'Afghanistan laisse penser que rien ne bougera au sein de l'UE. "La chute de Kaboul ne devrait pas faire beaucoup évoluer le soutien de la population européenne pour une augmentation des dépenses en matière de défense, estime Rafael Loss. D'autant que la plupart des Européens ont accordé peu d'importance à l'Afghanistan lors de la dernière décennie. Les dirigeants européens vont donc devoir trouver d'autres arguments pour convaincre leurs électeurs."

Les partisans d'une force armée européenne opérant indépendamment des États-Unis vont également devoir convaincre les alliés fidèles de Washington.

"Il sera difficile de convaincre certains États membres qu'une défense européenne puisse être aussi efficace en matière de sécurité que ce qu'apportent l'Otan et les États-Unis", souligne Richard Whitman, professeur en relations internationales à l'université de Kent, en pointant les pays baltes et la Pologne.

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D'autant que de nombreux désaccords existent au sein de l'UE concernant les États représentant une menace. La Russie, par exemple, constitue aux yeux des pays baltes une menace existentielle, tandis que l'Allemagne la considère comme un partenaire énergétique majeur.

Avec de telles divisions, les futures actions militaires conjointes risquent davantage de reposer sur des "coalitions de pays volontaires" pour des missions bien spécifiques. En plus de contourner le vote unanime des États membres ou même le besoin d'une simple majorité pour approuver une action militaire, opérer en dehors des instances européennes permettrait également au Royaume-Uni, qui possède le plus gros budget de défense du continent, de prendre part aux opérations.

La participation du Royaume-Uni est essentielle pour l'autonomie stratégique européenne, selon les experts. "Effectuer des missions comme celles menées par l'Otan et assurer la défense du continent européen seraient probablement impossibles sans le Royaume-Uni", estime Shashank Joshi, spécialiste des questions de défense à l'hebdomadaire The Economist.

Malgré les tensions actuelles entre Londres et Bruxelles, plusieurs voix au Parlement britannique partagent l'idée que l'Europe ne devrait pas dépendre militairement des États-Unis. Le Royaume-Uni voudra donc "coopérer sur le long terme avec l'UE sur les questions de défense et de sécurité", affirme l'éditorialiste.

Traduit de l'anglais pas Romain Brunet. L'article original est à retrouver ici.

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