Une décennie après la déferlante jihadiste en Irak, un Sinjar en ruine attend les Yazidis

Deux fillettes yazidies marchent le 6 mai 2024 parmi les ruines laissées par les combat avec le groupe Etat islamique (EI) dans la région du Sinjar en Irak (Safin HAMID)
Deux fillettes yazidies marchent le 6 mai 2024 parmi les ruines laissées par les combat avec le groupe Etat islamique (EI) dans la région du Sinjar en Irak (Safin HAMID)

Quand Bassem Eido sort de chez lui dans son village du Sinjar, décombres et maisons abandonnées lui rappellent qu'il fait partie des rares familles yazidies ayant fait le pari du retour, une décennie après la déferlante jihadiste sur cette région d'Irak.

En août 2014, le groupe Etat islamique (EI) envahit le Mont Sinjar, foyer historique de la minorité yazidie dans le nord de l'Irak. La communauté subit de plein fouet la violence et les exactions jihadistes. Mais si en 2017 les autorités proclamaient leur victoire contre l'EI, depuis, la reconstruction du Sinjar est à la traîne.

"Sur 80 familles, seules dix sont rentrées. Les autres disent ne pas avoir de maison pour les abriter, pourquoi reviendraient-elles", lâche Bassem Eido, 20 ans, habitant de Solagh, bourgade nichée sur les hauteurs du Sinjar.

Au village, c'est un paysage de désolation. Des bâtisses à moitié effondrées, tuyauteries rouillées surgissant ici et là au milieu des ruines envahies par des herbes folles. Certains ont pu reconstruire leurs maisons, d'autres campent sous des tentes plantées au milieu des décombres de leur propriété.

"Comment avoir le coeur en paix? Rien ni personne ne nous fera oublier ce qui s'est passé", lâche Bassem.

L'EI considérait les Yazidis et leur religion ésotérique monothéiste comme des "hérétiques": des milliers d'hommes de cette communauté kurdophone ont alors été massacrés, les enfants embrigadés, les femmes enlevées et vendues aux jihadistes, réduites à l'esclavage sexuel.

Malgré les horreurs du passé, Bassem a accompagné son père quand celui-ci a voulu rentrer pour finir ses vieux jours dans son village natal. La maison incendiée tenait encore debout.

Aidés par une ONG, ils ont pu la restaurer, confie-t-il, estimant que la plupart des habitants n'ont pas les moyens de financer eux-mêmes de tels travaux.

Mais si la région était reconstruite, "tout le monde reviendrait", assure-t-il.

- "Reconstruire nos vies" -

A ce jour, plus de 183.000 personnes originaires du Sinjar sont encore déplacées, indique un récent rapport de l'Organisation internationale des Migrations (OIM).

Si la plupart des régions du Sinjar ont pu retrouver "la moitié ou moins" de leurs habitants, "13 sites n'ont enregistré aucun retour depuis 2014", déplore l'agence onusienne.

Promettant de débloquer des fonds, Bagdad a plusieurs fois mis l'accent sur la nécessité d'accélérer les compensations financières versées aux victimes d'exactions jihadistes et la reconstruction au Sinjar.

Le temps presse: le gouvernement s'est fixé comme date-butoir le 30 juillet pour fermer les derniers camps de déplacés, où vivent encore des milliers de familles yazidies.

Pourtant des villages entiers "sont encore rasés, la majorité des familles n'ont reçu aucune compensation", déplore un responsable local, Nayef Sido.

Même ceux qui ont fait le pari du retour reprennent parfois le chemin en sens inverse, faute d'emplois, ajoute-t-il.

"Des logements sûrs et habitables sont indispensables, mais nous avons aussi besoin d'infrastructures publiques fonctionnelles, des routes, des écoles et des bâtiments gouvernementaux", confirme de son côté Feermena Kheder, conseillère juridique travaillant pour le Conseil Norvégien des Réfugiés (NRC).

"C'est seulement avec ces fondations que nous pourrons espérer reconstruire nos vies", confie-t-elle à l'AFP.

Son ONG accompagne les familles qui entreprennent les démarches administratives pour obtenir des compensations. C'est le cas de Hadla Kassem, dans l'attente depuis trois ans de dédommagements pour sa maison détruite.

Dans son village de Kojo, la quadragénaire a perdu 40 membres de sa famille, tués par les jihadistes, notamment ses parents et un frère. Aujourd'hui, pour obtenir les compensations vitales auxquelles elle peut prétendre, il lui faut affronter les dédales de la bureaucratie irakienne.

Les autorités "n'ont pas retrouvé tous les charniers, les dossiers des martyrs n'ont pas tous été traités, ceux qui vivent dans des camps ne sont pas rentrés", résume Mme Kassem: "Nous sommes dévastés. Il nous faut une solution".

- "Responsabilités" -

Entravant un retour à la normal au Sinjar, il y a aussi une lutte de pouvoir opposant ces dernières années une multitude d'acteurs. Même si fin 2020 le gouvernement fédéral de Bagdad signait avec Erbil, capitale du Kurdistan autonome, un accord dans l'espoir d'apaiser les tensions et de garantir la reconstruction.

Les tensions persistent, dans un région où sur le terrain se côtoient l'armée irakienne, les anciens paramilitaires du Hachd al-Chaabi, et des combattants yazidis affiliés aux rebelles kurdes turcs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) -- eux-mêmes sporadiquement visés par des bombardements de la Turquie voisine.

"Chaque partie veut plus de contrôle", reconnaît sous couvert d'anonymat un responsable sécuritaire.

En 2022, des affrontements entre l'armée et les combattants yazidis avaient même poussé 10.000 personnes à quitter le Sinjar, certains se réinstallant dans des camps.

"Plutôt que de s'absorber dans la fermeture des camps, le gouvernement devrait investir dans la sécurisation et la reconstruction du Sinjar, pour en faire un endroit où les gens ont envie de rentrer", indique Sarah Sanbar, chercheuse chez Human Rights Watch (HRW).

Si Bagdad et Erbil se disputent le pouvoir au Sinjar, "personne n'est prêt à en assumer les responsabilités", déplore-t-elle.

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