Cyclisme africain: la peur du vide

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Aucune course internationale disputée sur le continent entre mars et fin novembre, des sponsors de plus en plus frileux, la crainte d'une nouvelle saison blanche et, au bout de la chaine, des coureurs qui galèrent : à l'heure des comptes, « l'annus horribilis » du cyclisme africain risque de coûter cher. Les conséquences de la pandémie viennent déjà remettre en cause une progression lente et fragile.

C'est un coup de frein brutal, violent, de ceux qui désarçonnent et peuvent vous faire chuter. Entre la Tropicale Amissa Bongo, en janvier 2020, et le Grand Prix Chantal Biya, 10 mois plus tard, Paul Daumont n'a pas couru la moindre course hors de son pays. Pas un dossard épinglé sur le cuissard de ce grand espoir du cyclisme burkinabè et africain. « Avec les annulations en cascade, c'était compliqué de garder le moral, d'aller s'entraîner sans objectif au bout, sans savoir quand les compétitions reprendraient », confie à RFI le coureur de 21 ans.

Disputées en début d'année, juste avant le développement de la pandémie de Covid-19, les deux courses les plus relevées du continent, au Gabon et au Rwanda, ont été épargnées. Les autres tours nationaux, au Cameroun, au Togo ou au Burkina Faso, par exemple, n'ont pas eu cette chance. « C'est sur ce genre de courses qu'on compte habituellement pour progresser, donc cet arrêt remet en cause le travail de plusieurs années », explique Paul Daumont, qui pointe un autre problème, économique cette fois : « grâce aux primes, les compétitions permettent aux coureurs de mettre du beurre dans les épinards, car le salaire fixe (ndlr : estimé entre 75 000 et 150 000 francs CFA mensuel) est assez faible, donc certains se sont retrouvés face à un dilemme : s’entraîner en attendant une éventuelle reprise, ou alors mettre la carrière cycliste entre parenthèses pour prendre un petit boulot car il faut bien manger ». Combien sont-ils sur le continent à avoir rangé le vélo ? À y penser sérieusement ? Difficile à dire sans véritable recul, ni annonce « coup de tonnerre » d’un grand nom du peloton, mais c’est peut-être une bonne partie de la génération actuelle qui voit des rêves de carrière tués dans l’œuf.

Des sélections historiques sur le déclin

Preuve qu’il n’a pas trop perdu la main, Paul Daumont a remporté en novembre deux étapes du Grand Prix Chantal Biya, mais dit-il, le niveau global des équipes africaines « a baissé ». Un constat partagé par un « grand frère » du peloton, aujourd’hui retraité, Damien Tekou : « Beaucoup de sélections africaines, comme le Cameroun, la Côte d’Ivoire ou le Burkina sont dans une phase de reconstruction, à la recherche d’un nouvel élan, donc cet arrêt est un vrai danger », s’inquiète l’ancien capitaine de route des Lions Indomptables, qui débute une carrière de commissaire de course. Chargé d’accompagner les coureurs au podium du GP Chantal Biya, il était aux premières loges pour assister à la démonstration du maillot jaune, le Rwandais Moïse Mugisha, vainqueur facile de cette course de reprise.

C’est l’autre inquiétude née de cette pandémie : entre les coureurs originaires de pays où le cyclisme est populaire, soutenus politiquement et économiquement (Rwanda, Érythrée) et les autres, le fossé devient gouffre. Quand au Gabon, par exemple, les cyclistes sont interdits d’entrainement pour raisons sanitaires, les Rwandais peuvent sortir en petits groupes et s’étalonner sur des courses locales relevées. Résultat, les uns progressent, les autres régressent ou stagnent, et à l’arrivée s’installe un cyclisme africain à deux, voire trois vitesses. « La raclée infligée par Mugisha et par l’équipe rwandaise en général aux coureurs qui débutaient à ce niveau me fait dire qu’il va falloir trouver les bons mots pour motiver ces jeunes, car ce genre de gifle peut décourager, amener certains à laisser tomber », explique Damien Tekou, qui poursuit : « Je suis inquiet pour l’avenir, car certaines nations risquent de ne plus croire en leur potentiel, alors qu’il y a moins de 10 ans, de 5 ans, le Cameroun, le Burkina et d’autres avaient leur mot à dire dans le peloton africain ».

La crainte d’une nouvelle saison blanche

Pour motiver, les mots ne suffiront pas, il faut aussi des perspectives d’avenir. À court terme, l’horizon n’est pas totalement dégagé, le calendrier de courses encore incertain. Premier grand rendez-vous de la saison, la Tropicale Amissa Bongo sera au mieux reportée plus tard dans l’année. D’autres tours, plus fragiles, sont menacés soit par la situation sanitaire, soit par le désengagement de sponsors touchés eux aussi par la crise, soit par les deux.

Les seules nouvelles rassurantes viennent du Rwanda. Là-bas, la pandémie est bien gérée et la boucle nationale a les reins solides. « Nous avons la chance d’avoir des partenaires fidèles, c’est moins compliqué que pour certaines courses qui vivent au jour le jour », se réjouit Olivier Grandjean, le coordinateur général de l’épreuve, qui prévient quand même : si le Tour du Rwanda part bien le 21 février prochain, ce sera une course « différente des autres années, avec des restrictions aux départs, aux arrivées et un ensemble de mesures pour assurer la sécurité de tous. » Autant le dire : il faudra sans doute se passer cette fois-ci des scènes de liesses populaires qui accompagnent en général le passage du peloton sur les routes vallonnées du Pays des Mille Collines.

L’Europe, un mirage de plus en plus vague ?

Moins de courses – probablement – sur le continent, c’est aussi moins d’occasions de taper dans l’œil d’un recruteur d’une équipe professionnelle, si possible européenne. « Je comptais sur la saison 2020 pour me faire repérer », se désole le coureur burkinabè Paul Daumont, « Aujourd’hui, ma motivation est décuplée, mais bon, il faut espérer une année à peu près normale », lâche-t-il, un peu dépité. C’est que, malheureusement, la crise économique touche aussi les sponsors des équipes européennes, ceux qui sont à la base de l’écosystème du cyclisme.

Dans ce contexte, difficile d’être très optimiste : « Je ne suis pas tellement inquiet pour les coureurs africains déjà installés dans les équipes professionnelles européennes. Certains ont encore un an de contrat, d’autres, comme Biniam Girmay (Delko) sont liés pour plusieurs années avec leur écurie », détaille le journaliste de L’Équipe Philippe Le Gars, « Pour ceux qui ont attrapé à temps le bon wagon, il y aura sans doute des chances de se montrer la saison prochaine et de prolonger l’aventure. Pour les autres, ça va devenir très compliqué », poursuit ce fin connaisseur du cyclisme international, avant de conclure : « Des équipes en Europe vont sans doute disparaitre, d’autres vont réduire la voilure et seront beaucoup moins enclines à parier sur des coureurs moins connus, comme les Africains. Cette année peut couter très cher pour certaines carrières ».

Les Mondiaux 2025, un phare porteur d’espoir

Alors, que reste-t-il pour espérer ? Un réservoir de talents maintes fois vanté, et une génération de jeunes loups qui pointe le bout du guidon, avec en tête de meute le diamant Biniam Girmay, sacré à 20 ans cycliste africain de l’année, grâce à ses performances sur le continent, mais aussi sur des courses européennes relevées. En bonne position sur les calepins d’un certain nombre de directeurs sportifs qui comptent, l’Érythréen peut devenir la référence, l’exemple à suivre des prochaines années.

Autre raison d’y croire, la tenue annoncée des Championnats du Monde 2025 sur le continent, au Rwanda ou au Maroc (la décision doit être annoncée à l’automne 2021). Cette grande première, souhaitée et portée par l’Union Cycliste Internationale (UCI), est un phare qui peut guider l’ensemble du peloton et du microcosme cycliste africain. L’objectif n’est pas uniquement symbolique. L’UCI veut en faire un temps fort, avec un maximum d’acteurs locaux impliqués : « Je suis optimiste », avance Laurent Bezault, le « Monsieur Afrique » de l’instance, « Nous travaillons déjà dans cette perspective, avec des projets de formation pour les entraîneurs, les organisateurs, les commissaires de course etc… Il faut aussi un maximum de représentants du continent, hommes, femmes et jeunes, au départ de toutes les épreuves. Des camps d’entraînements seront organisés pour détecter les talents de demain. Nous les accompagnerons ensuite, avec des séances organisées dans plusieurs régions ». Alors Biniam Gimay sacré à Kigali, ou à Rabat, en 2025, sous les yeux du président du jury des commissaires Damien Tekou ? La route est longue, mais le chemin en vaut la peine.