Crise politique au Mali : de jeunes Maliens de France expriment leur désillusion

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Militants actifs depuis la France lors de la dernière présidentielle malienne, Rehanna et Mamadou ont pris leurs distances avec la politique. Ils portent aujourd’hui un regard désabusé sur la crise de gouvernance dans leur pays et voient s’éloigner la perspective d’un retour. Témoignages.

Le 18 août 2020, alors que le Mali fait face à une vague de contestation grandissante, le président Ibrahim Boubacar Keïta, réélu en 2018, est chassé du pouvoir lors d'un coup d'État militaire. La junte dirigée par le colonel Assimi Goïta promet alors d'organiser un processus de transition de 18 mois devant mener à de nouvelles élections. Un processus brusquement interrompu : mercredi 26 mai, les militaires ont annoncé la démission du président par intérim Bah Ndaw et de son Premier ministre Moctar Ouane, trois jours après leur arrestation.

Depuis Paris, Mamadou a suivi l'annonce de leur éviction à la télévision malienne : "Je ne suis pas surpris, depuis plusieurs semaines, on sentait des tensions entre les militaires et le président de transition. Une nouvelle fois l'armée reprend le pouvoir, on a l'habitude au Mali", ironise-t-il. Il y a trois ans, ce jeune Malien de 27 ans installé en banlieue parisienne avait fait campagne pour le président déchu Ibrahim Boubacar Keïta. "Le coup d'État contre IBK m'a beaucoup déçu. Certes, il y avait des problèmes sécuritaires et une crise sociale, mais nous étions sur la bonne voie. Aujourd'hui, nous sommes replongés dans des luttes de pouvoir et on ne sait pas ce qu'il va advenir de cette transition", déplore-t-il.

Rehanna, qui a soutenu Soumaïla Cissé, l'opposant à IBK, partage l'inquiétude de Mamadou. Cette Malienne de 32 ans, arrivée en France en 2007 par le biais d'une bourse d'études, avait pourtant vu d'un bon œil l'intervention militaire de 2020, qu'elle considérait alors être une chance pour son pays. "À l'époque, nous étions beaucoup à considérer qu'Ibrahim Boubacar Keïta n'était pas un président légitime. Le niveau de corruption est tel au Mali que seul un coup d'État peut permettre de tout remettre à plat et d'amorcer un réel changement. Mais cela implique la mise en place de réformes structurelles et pour l'instant; nous n'en voyons pas la couleur."

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"C'est le peuple que l'on sanctionne"

Craignant que le coup de force militaire mette fin au processus de transition démocratique, les alliés du Mali ont condamné avec force l'éviction du président et de son Premier ministre. Alors que la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) a initié une médiation pour la libération des prisonniers et la formation d'un nouveau gouvernement, la France, qui compte quelque 5 000 soldats engagés au Sahel, a menacé d'imposer des sanctions contre le pouvoir militaire. Un scénario que redoute Mamadou : "Les conditions sont très difficiles au Mali, la sécurité se dégrade, il n'y a pas de travail et la crise sanitaire a considérablement aggravé la situation économique. En voulant mettre la pression sur les dirigeants, c'est le peuple que l'on sanctionne", juge-t-il.

Mamadou craint notamment que l'instabilité aggrave encore un peu plus la situation sécuritaire du pays. Une situation jugée préoccupante par la force onusienne Minusma, qui a signalé une hausse importante des violences au premier trimestre 2021.

Originaire de la région rurale de Keyes, proche de la frontière mauritanienne, le jeune homme s'inquiète pour sa mère restée au pays. "Nous étions jusqu'ici relativement épargnés par l'insécurité, mais la situation s'est dégradée depuis le début de l'année. Plusieurs villages ont été attaqués ; à l'approche des récoltes, les jihadistes s'emparent des champs et imposent leurs conditions ou pillent carrément les ressources", déplore-t-il.

Si la situation est plus calme dans la capitale Bamako, Rehanna craint elle aussi pour la sécurité de sa famille. "Pour l'instant, mes parents et mes sœurs n'ont pas eu de problèmes, mais nous savons que les jihadistes ne sont pas loin", souligne la jeune femme.

La perspective du retour qui s'amenuise

Comme Mamadou, Rehanna a milité activement depuis la France lors de la campagne présidentielle malienne de 2018. Elle soutenait l'opposant Soumaïla Cissé, ancien ministre de l'Économie aujourd'hui décédé, en qui elle voyait un futur grand président. "À l'époque, j'étais très enthousiaste et je pensais avoir un rôle à jouer dans la politique. J'essayais même de fédérer la jeunesse autour de projets pour le Mali dans la perspective d'un retour au pays", lance-t-elle, un brin nostalgique. "Aujourd'hui, j'ai le sentiment d'avoir passé trop de temps et investi trop d'énergie dans ces histoires. Je préfère me concentrer sur ma carrière." Devenue ingénieure en télécommunications au sein d'une grande entreprise française, l'ancienne militante a mis sur pause ses projets de retour. "Au Mali, on ne donne rien aux jeunes ; l'enseignement public est défaillant. Seuls les étudiants dans le privé ou ceux qui ont fait leurs études à l'étranger peuvent faire carrière. Dans ma situation, il est préférable d'attendre", conclut-elle.

Depuis la chute de son candidat, Mamadou a lui aussi pris ses distances avec la politique malienne. Il souhaite rester en France mais sa situation est précaire : "Cela fait cinq ans que je suis ici, mais je suis toujours en attente de régularisation", explique-t-il. Il a trouvé son logement par le biais de connaissances, tout comme son emploi au sein d'une organisation humanitaire. "Ma vie est ici aujourd'hui, je suis installé, j'ai une femme... Ma priorité est d'obtenir mon statut pour pouvoir mener une vie normale. Peut-être que je pourrai voyager et revoir ma mère... Mais pour le retour au Mali, on verra plus tard", conclut-il.

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