La crise du Covid a-t-elle creusé les divergences entre les jeunes et les seniors ?

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La pandémie a mis en avant des incompréhensions entre les personnes âgées et la jeunesse, selon une enquête d’Odoxa publiée mardi. La majorité des Français redoutent un choc intergénérationnel à l'issue de la crise sanitaire.

Risque-t-on un conflit de générations à l’issue de la crise du Covid-19 ? La majorité des Français le craignent, si l’on en croit une étude publiée le 16 février par l’institut de sondage Odoxa commandée par le Cercle Vulnérabilités et Société, un groupe de réflexion qui s’intéresse aux vulnérabilités du champ social.

On y apprend que 56 % des Français redoutent un conflit de génération, c’est-à-dire des désaccords importants entre les Français les plus jeunes et les plus âgés, selon l’enquête réalisée auprès de 1005 personnes les 3 et 4 février 2021. "Le sondage semble indiquer que la crise sanitaire a entraîné des tensions et des divergences entre générations et fait naître un sentiment d’incompréhension, constate Émile Leclerc, directeur de l’étude dans un entretien accordé à France 24. Ce qui prouve que les décisions prises par l’exécutif concernant la crise ne sont pas anodines sur l’état d’esprit des Français. Elles peuvent à long terme se traduire par une volonté de faire payer à l’autre ce que l’on a enduré."

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Une forte incompréhension

Première donnée édifiante, 70 % des 65 ans et plus estiment que les jeunes ne se rendent pas compte des difficultés qu’ils rencontrent. "C’est une proportion extrêmement forte qui aide à montrer l’ampleur de l’incompréhension", estime le directeur d’étude. Même sentiment partagé chez les 18-34 dans des proportions moindres. Quelque 57 % des jeunes interrogés pensent de leur côté que les Français plus âgés ne se rendent pas compte des difficultés auxquelles ils font face, depuis le début de la crise sanitaire. "Les positions de chacun se durcissent, c’est un phénomène que l’on peut maintenant observer depuis quelques années, observe le directeur d’étude. On l’a notamment très bien vu lors de la réforme des retraites, avec les plus âgés qui étaient largement favorables aux réformes tandis que les jeunes s’y opposaient plus volontiers."

Ces incompréhensions entre les jeunes et les séniors s’expliquent sur le plan structurel. Il y a d’abord l’éloignement géographique des familles. "Autrefois, les anciens pouvaient vivre dans le même foyer avec les enfants et petits-enfants. Aujourd’hui, ce n'est plus le cas et la distance souvent liée à l’emploi ne permet plus de se voir autant ni donc de se comprendre", abonde le responsable d’Odoxa. La complexité des schémas familiaux a aussi raréfié les relations intergénérationnelles. Ces nouvelles divergences s’expliquent enfin sur le plan structurel : les restrictions mises en place par l’exécutif ont naturellement diminué les interactions entre les générations. "On voit moins les grands-parents pour les protéger des virus, poursuit Émile Leclerc. On ne se voit plus dans les cafés et les lieux de vie, on échange beaucoup moins, donc on se comprend moins."

Un isolement difficile pour les jeunes

Jeunes et séniors s’entendent sur un point : chacun s'accorde à dire que les jeunes ont été les plus mal pris en compte par le gouvernement. En effet, 82 % des 18-34 et 80 % des 65 et plus n’ont pas été convaincus par les mesures de l’exécutif. "Comme souvent chez les Français, l’exécutif sert de paratonnerre, souligne Emile Leclerc. On préfère accuser ceux qui nous gouvernent qu’adresser des reproches à une autre partie de la population."

Il faut dire que les difficultés des jeunes sont réelles. En tête pour les 18-34 ans, la détérioration des relations sociales. Quelque 66 % d'entre eux ont confié en souffrir. Et notamment dans leur vie amoureuse. Car 32 % d’entre eux reconnaissent que leur vie sentimentale en a fait les frais. Économiquement, la baisse du pouvoir d’achat a touché un jeune sur deux contre un aîné sur trois. En effet, 27,% des jeunes actifs ont confié aux sondeurs avoir perdu leur emploi ou avoir eu des difficultés à l’exercer. "Personne ne peut le nier que les jeunes ont payé un lourd tribut à la crise, reconnaît Annick, bénévole de 77 ans à l’École des grands-parents européens, interrogée par France 24. Tous ces jeunes étudiants qui sont arrivés dans une ville nouvelle pour apprendre et qui ont dû s’enfermer durant de longues semaines dans leur chambre exiguë, ceux-là, je les plains. Il faut reconnaître que la situation est très dure à vivre."

Des problèmes psychologiques

Conséquence, les jeunes sont beaucoup plus sensibles aux problèmes psychologiques. L’étude dévoile également que 56 % d’entre eux ont traversé un état dépressif ou une forte baisse de moral, contre seulement 34 % chez les séniors. "J’ai effectivement pu noter une augmentation du nombre de consultations avec la crise du Covid, indique une psychologue clinicienne de l’adolescent, établie dans le Val-de-Marne, interrogée par France 24. L’isolement lié à la crise sanitaire a mis en lumière des dysfonctionnements. Mais je ne pense pas que la crise les ait forcément provoqués, nuance-t-elle. C’est dans le fond une bonne nouvelle : la crise du Covid permet à des jeunes de régler dès aujourd’hui des problèmes qui se seraient de toute façon déclarés plus tard”.

Pour sortir de cette crise, les autorités doivent-elles mettre en place un confinement spécifique à l’égard des plus âgés ? La majorité des Français s’y opposent à 56 %, révèle encore le sondage. Exception faite des jeunes qui approuvent ce type de mesures spécifiques à 59 %, signe là encore de divergences d’intérêts. Des données qui font bondir les plus anciens. "C’est idiot, je ne vois pas pourquoi les personnes âgées devraient être confinées plus que les autres, s’emporte Annick. Je respecte scrupuleusement les mesures barrière et je ne vois pas pourquoi je devrais être sanctionnée. Un confinement spécifique serait la mort. Si de telles restrictions spécifiques était prises, vous pouvez être certaine que je les braverai. Je suis bien assez grande pour savoir ce que j’ai à faire", conclut la septuagénaire.

Un fort sentiment de solidarité

Paradoxalement, si les jeunes plébiscitent ce genre de solutions pour en finir avec la crise, ils restent malgré tout bienveillants à l’égard de leurs proches dans le cercle intime. "Les jeunes de 17 à 22 ans que je rencontre sont surtout inquiets à l’idée que leurs parents ou grands-parents puissent attraper le virus", poursuit la psychologue. Un discours partagé par le directeur de l’étude. "Il se dégage aussi du sondage un fort sentiment de solidarité, on a d’ailleurs pu voir qu’il n’y a pas eu en France de manifestations pour contester les mesures de restrictions comme chez certains de nos voisins européens, preuve qu’elles sont acceptées."

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Autre lueur d’espoir dans ce sombre tableau, les jeunes se disent confiants à 53 % en ce qui concerne leur avenir professionnel quand 83 % des Français s’y déclarent pessimistes. "C’est là encore une tendance très culturelle, abonde Émile Leclerc. Les Français sont souvent beaucoup plus confiants en leur avenir personnel que pour le sort du reste de la société."