Crise du coronavirus: «Garder un œil vigilant sur la question du sport au féminin»

Carole Gomez est directrice de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialisée sur l’impact du sport dans les relations internationales. Le 16 juin, elle a animé une visioconférence sur le sport au féminin dans « le monde d’après » la crise du nouveau coronavirus. Pour RFI, elle dresse un bilan du débat organisé par l’IRIS.

RFI : Carole Gomez, le 16 juin, vous avez animé une conférence virtuelle sur le sport au féminin dans « le monde d’après ». Quels étaient les objectifs de cette visioconférence organisée par  l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) ?

Carole Gomez : L’objectif était de faire un point et de tirer quelques conclusions concernant la période récente. Il y a eu beaucoup de réflexions sur « le sport d’après » dans « le monde d’après ». Mais très peu de réflexions avaient été consacrées au sport au féminin, à notre avis, alors même qu’un certain nombre de championnats avaient été arrêtés ou déplacés. Il y avait une absence complète d’informations dans certains médias sur ces sujets, notamment dans certains médias spécialisés sur le sport.

Il y avait pourtant de mauvaises nouvelles : des retraits de sponsors pour des championnats. On peut par exemple penser à Tyrrells [une marque de chips, Ndlr] en Angleterre, pour le rugby. On peut également penser à des clubs de football dans lesquels des dirigeants ont considéré que les investissements faits dans le foot féminin n’étaient pas forcément indispensables et qu’il fallait plutôt se concentrer désormais sur le foot masculin.

Mais, en parallèle, il y avait aussi eu des nouvelles plutôt encourageantes, avec une prise de parole des sportives sur différents sujets. Il y a aussi eu le développement de nouveaux événements. Il a par exemple été instauré un Paris-Roubaix féminin. […]

Mais, pendant ces trois mois, il y a vraiment eu énormément d’éléments à la fois positifs et négatifs. Il nous semblait important de les aborder, aussi bien d’un point de vue national qu’international. Parce qu’on a vu des fédérations internationales réaffirmer leur volonté de développer la féminisation de leur discipline.

Quelles ont été les grandes conclusions tirées, à l’issue de cette visioconférence ?

Il y en a eu plusieurs. La première a évidemment été qu’il est très difficile de tirer des conclusions, à ce stade. En revanche, il est important de continuer à garder un œil vigilant sur cette question-là. Il faut suivre ce qu’il va se passer durant les prochains mois, voire même durant les prochaines années, en termes de pratique et de féminisation des instances.

Une autre conclusion de cette table ronde portait sur la nécessité d’avancer collectivement sur le sujet. Enormément de points perçus dans le domaine du rugby se retrouvaient également dans le domaine du handball et dans celui du football. Il y a une véritable volonté d’avoir une approche pluridisciplinaire. Parmi les intervenantes, Béatrice Barbusse, la Secrétaire générale de la Fédération française de handball, se retrouvait pleinement dans ce que pouvait dire Laura Di Muzio, rugbywoman au club de Lille-Villeneuve d’Ascq.

La dernière conclusion portait sur la nécessité de réfléchir à un modèle spécifique pour le sport au féminin, notamment le modèle économique qui est un peu un serpent de mer. Certains considèrent qu’il faut copier le modèle des hommes. D’autres, au contraire, pensent qu’il faut en inventer un autre et se demandent si ce nouveau modèle doit reposer sur des ligues fermées. D’autres considèrent que ça doit reposer sur des sponsors. Pour certains, il faut innover.

Donc, il y a eu beaucoup de questions et quelques réponses. Ce qui est plutôt positif, c’est qu’il y a un intérêt sur cette thématique, puisqu’il y a énormément de choses à faire et à étudier. […]

La crise liée à la pandémie de nouveau coronavirus a montré la fragilité économique de pans entiers du secteur sportif. Est-ce encore davantage le cas pour le sport au féminin ?

Cyrille Rougier, qui est chargé d'études économiques au Centre de droit et d’économie du sport (CDES), a fait une intervention intéressante, en deux temps, sur le sujet. Pour lui, oui, la crise du coronavirus a impacté la situation économique dans un certain nombre de clubs disposant de sections féminines et masculines, certains n’hésitant pas à d’ores et déjà annoncer que la section féminine serait une variable d’ajustement et qu’elle serait supprimée pour vraiment se concentrer « sur l’essentiel ». Dans un autre temps, Cyrille Rougier a noté que cette crise serait moins grave que pour le modèle masculin, précisément parce que la crise du modèle féminin ne repose pas sur les mêmes éléments. À savoir, les droits de retransmission TV, la billetterie… Donc, oui, il y aurait bien une crise. Mais les conséquences seraient peut-être moins graves, moins importantes et la chute donc moins haute que pour le modèle masculin.

Mais, là encore, il est peut-être encore un peu tôt pour tirer des conclusions au sujet de cette crise qui se poursuit. […] La conclusion générale de la visioconférence est qu’il sera très important de faire un bilan à la rentrée, en septembre, avec la reprise de certains championnats. Mais aussi de suivre l’évolution de la situation dans les mois qui viennent pour voir comment vont se comporter les investisseurs, les acteurs économiques, ou même les téléspectateurs ainsi que les spectateurs.

En avril, des stars du tennis ont plaidé pour un rapprochement de l’ATP et de la WTA, les associations professionnelles masculine et féminine. Ce genre d’initiative, est-ce un cas isolé ?

C’est vraiment dans le domaine du tennis qu’une idée de ce type a été affirmée avec le plus d’intérêt et de force. Des voix se sont également élevées dans d’autres disciplines, comme le handball par exemple. Mais c’était beaucoup plus isolé. C’étaient davantage des réflexions individuelles.

Dans le tennis, il y a une véritable approche mixte du sport. Lors de certains tournois, il y a à la fois des joueurs et joueuses. Dans le cas d’autres sports, notamment collectifs, c’est quelque chose qui est complètement différent, avec un modèle économique qui est totalement différent.

Le cas du tennis a été intéressant parce qu’il a permis de faire émerger ce genre d’idée. Dans d’autres sports, les acteurs ont essayé de se mettre autour d’une table pour réfléchir à une manière de se renouveler. Mais ça n’a pas été aussi poussé que dans le domaine du tennis.

À LIRE ► Covid-19 : quelle place pour le sport féminin face à la crise ?
LE SPORT AU TEMPS DU COVID-19 : QU’EST DEVENU LE SPORT AU FÉMININ ?