Créateur de cocktails, il lance sa plantation de thés dans le Loir-et-Cher

Une première plantation de thé a vu le jour en mai dernier dans le Loir-et-Cher dans la commune de Sargé-sur-Braye (centre de la France). La récolte d’Emile Auté, un paysan passionné, a déjà donné dix kilos de feuilles fraîches. Rencontre.

Est-ce sa passion pour l’aromatisation qui a poussé Émile Auté, 42 ans, à abandonner l’univers du cocktail pour rejoindre celui du thé ? Une chose est sûre en tout cas, c’est bien la curiosité et le désir intense de changer de vie qui lui ont fourni l’énergie nécessaire pour réaliser un projet d’envergure, celui de devenir un paysan du thé : « Je n’en pouvais plus ! Après des années dans la restauration et ma vie dans le rythme effréné des grandes villes, j’étais épuisé. Il y a cinq ans, j’ai décidé de tout arrêter et je suis venu à Vendôme me reposer chez ma mère. J’en suis plus reparti », explique le planteur de thé. « Et si je n’avais jamais imaginé m’installer dans ce département, aujourd’hui, je ne regrette rien. Ici, la nature est sublime. On a le sentiment d’être au milieu de nulle part alors qu’en réalité nous sommes à 1 heure de Tours, et à 45 minutes de Paris en TGV ! » 

Du Kokedama au thé 

Après un certain temps passé dans la maison familiale, Émile loue un espace dans les communs d’un château basé dans la région : « C’était formidable. Une vraie maison de Blanche-Neige. Un lieu parfait pour continuer de se ressourcer et réfléchir à des projets ». L’observation de la nature l’amène à s’intéresser au Kokedama, un art floral japonais où des jardins miniatures sont réalisés à un partir d’une boule de mousse avant d’être suspendus tels des mobiles. Émile en crée toute une variété qu’il présente lors de fêtes des plantes, programmées dans  le département : « Un jour une dame vient me voir et me dit : “C’est joli ce que vous faites, mais ça doit vous prendre un temps fou ! explique Émile.” Je lui ai répondu que c’était bien là tout l’intérêt de la chose. Prendre du temps pour soi.  La dame me rétorque : “Alors vous n’auriez pas la tasse de thé qui va avec ? ” C’est là que tout a basculé et ça a fait tilt. Comme je venais de l’univers du cocktail, je me suis dit, mais pourquoi ne pas tenter cette fois, d’aromatiser des thés avec des fruits de qualités ? Car après tout c’est pareil. C’est comme un cocktail à sec, mais sans alcool. Or ça,  je savais faire ». Émile introduit alors des fruits, mais aussi des fleurs et des plantes aromatiques dans des thés verts et thés noirs  de qualité en provenance d’Inde, de Chine… tous ses apports viennent des producteurs des environs. 

Petite baie ou « super fruit »

Les thés qu’il aromatise se commercialisent. Des saveurs aux parfums de mandarines, de fruits rouges, mais aussi de bleuets ou de fleurs de soucis ont du succès. Mais le « paysan du thé » s’intéresse aussi à des petites baies originaires d’Amérique du Nord. Des baies qui peuvent même pousser en Loir-et-Cher : l’Aronia au pouvoir antioxydant, riche en vitamine C ou encore l’Asiminier, dont le fruit charnu rappel le goût de la mangue et de la banane : « C’est l’occasion d’en cultiver et, du coup, de réduire le déplacement des matières et l’emprunte carbone », assure-t-il.

Un cousin du camélia

Le cultivateur déménage et s’établit dans le village d’Aze où il rejoint l’équipe de la Ferme du Petit Pont, une référence locale, dans le département, en matière d’agriculture biologique et de maraichages. Un lieu où la solidarité et l’entraide entre paysans sont de mise.

C’est ici qu’Émile décide de prendre le temps de lire, de se documenter sur les pratiques de la culture du thé « aussi vaste que le vin et les cépages ». Lors de ses recherches, le cultivateur découvre que la plante, le théier, n’est autre q’un cousin du camélia, l’arbuste qui pousse dans nos jardins et donne des fleurs en février : il échafaude alors son nouveau projet : « Jusqu’ici je ne faisais qu’aromatiser les thés, car je n’imaginais pas qu’on pouvait en cultiver sur nos terres, raconte-t-il. Or, j’ai vite compris que chez nous, les conditions étaient idéales pour planter. Comme nos vallées sont en pentes et que nos terres sont drainées et sans calcaire, tout était possible ».

Des voyages initiatiques

Après quelques essais et des ratés, l’apprenti commence à voyager : Inde, Vietnam, Thaïlande, Laos pour « comprendre, voir, toucher, et garder les yeux grands ouverts ». Le curieux découvre alors des théiers centenaires et des maîtres en la matière. Cette initiation aux méthodes de transformation de la feuille et aux découvertes de pratiques ancestrales le transporte : « C’était fascinant et complexe, explique-t-il. Il y a mille et une façons de travailler la feuille de thé et des étapes incontournables de fraisage de pliage de compression… Est-ce qu’on la fait sécher au soleil ? À l’ombre ? Quel sera le taux d’humidité? Comment va se comporter la pousse ? Est-elle régulière ». Et il comprend qu’un seul plan peut offrir trois thés différents. Le blanc avec ses jeunes pousses, le vert puis le noir dont les feuilles subissent une oxydation particulière. Pour Émile, le thé c’est comme le vin : « N’importe qui peut faire du vin avec du raisin. Mais de là à faire un grand vin, c’est autre chose. On ne s’improvise pas cultivateur de thé comme on ne s’improvise pas vigneron ».

De retour sur sa terre natale, Émile rejoint un réseau de passionnés de thés et se procure des graines fraiches de grande qualité. Il fait aussi la rencontre d’un autre amoureux de la plante. L’homme originaire de Bretagne lui confie la garde de ses théiers, au goût précieux, salués par des maitres chinois venus les gouter.

Un thé au goût de terroir

Sa quête et sa passion l’amènent à tenter sa propre expérience sur un terrain d’un demi-hectare situé à Sargé-sur-Braye (41). L’an passé, au mois de novembre, il plante ses théiers dont les graines sont originaires de Georgie. Un micro climat, un sol idéal composé de sable et de grès rouge. En clair, la plante peut pousser et prendre le goût du terroir. Puis, en mai dernier sa terre le récompense et lui offre sa première récolte : dix kilos de feuilles fraîches de camellia sinensis.

Une satisfaction sans mesure pour cet amoureux de la nature : « Quand j’étais gosse, je disais toujours : “quand je serais vieux, j’aurai une ferme”. Ben voilà, on y est. Je suis vieux et j’ai une ferme », lance-t-il. La retraite peut encore attendre…

Pour l’heure, Émile vient de créer un nouveau thé, un « milky oolong » au goût particulier situé entre le thé vert et le thé noir. Une feuille « typée » donc, passée lors de sa transformation dans un bain de vapeur de lait. Un lait local, fourni par des vaches percheronnes qui paissent sur les terres de son enfance.

Un thé, une culture, où comme toujours la main de l’homme mêlée à son terroir a un impact direct sur la qualité et la « typicité » du produit.