Covid-19 : "Une vague de défiance envers un vaccin est à prévoir"

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Plus de quatre Français sur dix pourraient se montrer hésitants, voire réticents à se faire vacciner contre le Covid-19. Une défiance qui reste "légitime", même en pleine pandémie, estime Lucie Guimier, chercheuse spécialiste en santé publique.

Un obstacle de plus dans la lutte contre le Covid-19. Dans une étude parue mardi 20 octobre, dans la revue Nature Medicine, 41,11 % des Français interrogés affirment qu'ils seraient réticents ou refuseraient de se faire vacciner contre le Covid-19. Une rejet qui n'a rien d'une surprise, et qui reste, au contraire, fondé sur des "inquiétudes légitimes", estime Lucie Guimier, géographe spécialisée en santé publique et auteure d'une thèse sur les enjeux géopolitiques de la résistance vaccinale. Entretien.

France 24 : Les résultats de cette étude vous surprennent-ils ?

Lucie Guimier : Ces résultats n'ont rien d'étonnant. Pour autant, on aurait tort de catégoriser ces répondants d'"anti-vaccins" car il s'agit d'un vaccin toujours en cours de fabrication et pour lequel nous n'aurons que peu de recul. En général, le développement d'un vaccin prend une dizaine d'années avant sa mise sur le marché. Ce sont donc des inquiétudes légitimes. Une vague de défiance envers un vaccin contre le Covid-19 est quelque chose qu'il faut prévoir.

Même si nous sommes dans un contexte de pandémie, les laboratoires ne devraient surtout pas se précipiter en mettant sur le marché un vaccin qui n'aurait pas été suffisamment étudié ou qui générerait des effets indésirables sur une partie de la population. Cela ne ferait qu'ajouter une crise à celle que nous subissons déjà et générerait encore plus de méfiance envers les autorités.

La réaction des Français envers le vaccin dépendra également de la façon dont l'État va gérer et communiquer sur cette campagne. Beaucoup de questions restent encore en suspens : comment ces vaccins vont-ils être mis à disposition de la population ? Qui va être inclus dans les débats ? Les stocks seront-ils suffisants ?

Comment peut-on gagner la confiance de la population sur la question de la vaccination ?

Pour limiter cette défiance, il faudrait à mon sens, déjà inclure dans les débats tous les professionnels de santé, c'est-à-dire les médecins, les infirmiers et les sage-femmes, car ces professions inspirent la confiance chez les patients. Beaucoup plus que les représentants de l'État. Si on ne parvient pas à les inclure dans cette campagne de vaccination et à les écouter, on aura du mal à sensibiliser la population.

Une plus grande transparence sur les politiques de santé pourrait-elle également jouer ?

Les chercheurs en santé le martèlent depuis des années, il faut plus de transparence. Il ne faut pas se cacher derrière des arguments simplistes ou ce ton paternaliste en disant juste 'vaccinez-vous'. Et même si Santé Publique France fait déjà beaucoup d'efforts de vulgarisation, l'enjeu n'est pas simple.

Car face à des personnes qui refusent de se faire vacciner, plus on argumentera, plus elles se diront que cette justification cache des intérêts pour l'État, que tout est mis au service d'une collusion entre les laboratoires pharmaceutiques et le monde politique etc. On sait donc que la minorité d'anti-vaccins sera très difficile à convaincre, le travail de sensibilisation doit surtout toucher les hésitants.

La défiance envers les vaccins est-elle plus présente en France qu'ailleurs ?

Pas forcément. L'histoire des vaccinations a toujours été marquée par des mouvements de protestation, mais chaque pays a sa particularité qui dépend du contexte historique et de l'idéologie qui sous-tend les systèmes de santé. Par exemple, la vision de la Chine sur les questions de santé publique n'est pas la même que celle des pays latins.

La Chine [dont le taux d'adhésion au vaccin dépasse les 80 %, selon l'étude, NDLR] est un État de tradition communiste où il y a une véritable culture de la santé publique. Les politiques de vaccinations y sont pratiquées, sans réticence majeure. En revanche, l'une des particularités de la France pourrait être qu'en matière de santé, on attend beaucoup de l'État, tout en étant très critique à son égard lorsqu'il intervient.

En matière de vaccins, la France a aussi connu des expériences particulières. Beaucoup gardent encore en tête l'exemple de l'hiver 2009-2010 où la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 s'était faite dans des conditions d'extrême rapidité. Une soixantaine de cas de narcolepsie avaient été recensés sur le territoire, ce qui n'est pas rien. Évidemment, ces effets indésirables ont marqué les esprits.

Mais si le discours des anti-vaccins est très audible et a même repris de la force avec les mouvements anti-masques qui se sont développés, leur impact reste limité en France. Il n'y a qu'à regarder en ce moment la rupture de stock du vaccin contre la grippe dans les pharmacies pour le constater.

Une vaccination obligatoire vous semble-t-elle une option légitime ?

Passer par une vaccination obligatoire contre le Covid-19 me semble très difficile. L'État rencontrerait d'énormes oppositions. On l'a d'ailleurs vu en 2018 lorsque le gouvernement a étendu la liste des vaccins obligatoires pour les enfants. Cette nouvelle avait été accueillie chez certains avec beaucoup de défiance. Alors si cela doit s'appliquer pour toute la population...

Lorsqu'on voit que certains montrent déjà des réticences à porter un masque, imposer la vaccination obligatoire, qui est un dispositif plus intrusif, me semble encore plus compliqué.

Et même dans le cas où l'État voudrait que tout le monde se fasse vacciner, la question est encore de savoir si nous pourrions matériellement le faire. Une première étape pourrait déjà consister à obliger ou à recommander fortement le vaccin aux populations les plus fragiles, comme les personnes âgées ou vulnérables.