Covid-19 : pourquoi l’Allemagne mise 400 millions d'euros sur les anticorps de synthèse

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Berlin a annoncé, dimanche, avoir dépensé 400 millions d’euros pour acheter 200 000 doses des médicaments à base d’anticorps de synthèse, qui avaient servi à traiter l’ex-président américain Donald Trump. Ce type de traitement est parfois comparé à des “vaccins passifs”.

D’abord Donald Trump, maintenant les Allemands. Le cocktail de traitements expérimentaux qui avait été administré à l’ex-président des États-Unis après sa contamination au Covid-19, en octobre 2020, vient d’être acheté par Berlin.

Le gouvernement allemand n’a pas lésiné sur la dépense pour devenir, dimanche 24 janvier, le premier pays européen à se doter de cette nouvelle arme pour lutter contre la pandémie… qui à l’heure actuelle n’a pas encore reçu le feu vert des autorités sanitaires européennes. Il a dépensé 400 millions d’euros pour acheter 200 000 doses de deux médicaments contenant des anticorps de synthèse, développés, pour l’un, par le laboratoire Eli Lilly et, pour l’autre, par la société américaine Regeneron.

“Vaccins passifs”

“J’espérais depuis l’apparition du Sars-CoV-2 que ces traitements — à base d’‘anticorps monoclonaux’ — puissent être utilisés efficacement contre le Covid-19”, assure Danny Altmann, immunologue à l’Imperial College of London, contacté par France 24.

Les anticorps “monoclonaux” désignent des molécules toutes identiques (des clones), fabriquées en laboratoire et qui ont pour tâche d’attaquer un point précis d’un virus pour le neutraliser. Jusqu’à présent, ils étaient surtout utilisés dans les thérapies contre les cancers. Une fois administrés à un patient, ils agissent “comme un vaccin passif”, a résumé Jens Spahn, le ministre allemand de la Santé.

“C’est une comparaison un peu osée, mais elle tombe assez juste”, reconnaît Danny Altmann. Les vaccins actuels contre le Covid-19 consiste à injecter un peu du virus dans le corps pour stimuler le système immunitaire qui va, alors, produire des anticorps capables de combattre le coronavirus. Les trois principaux vaccins actuellement disponibles — celui d’AstraZeneca, de Moderna et de Pfizer/BioNtech — visent spécifiquement à pousser le corps à produire des anticorps qui s’attaquent à la fameuse protéine “spike” du Sars-CoV-2, c’est-à-dire la partie du virus qui lui permet de s’accrocher à la cellule pour la contaminer.

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C’est aussi la cible des anticorps “monoclonaux” d’Eli Lilly et de Regeneron. Comme pour les vaccins, leur médicament doit être injecté. Mais, en l’occurrence, l’anticorps est déjà présent dans la seringue.

Une fois introduite dans le corps du patient, cette protéine de synthèse peut détruire les cellules virales déjà présentes ou protéger contre la contamination. Dans le cas des traitements mis au point par Eli Lilly et Regeneron, “on pensait tout d’abord qu’ils étaient utiles surtout pour les patients en état critique, afin de réduire la charge virale, mais des essais cliniques ont prouvé, récemment, qu’ils semblaient être plus efficaces au début de la maladie ou comme agent protecteur”, résume Danny Altmann.

En complément des vaccins

D’où l’intérêt de l’Allemagne pour ce traitement. De l’autre côté du Rhin, le gouvernement est vivement critiqué pour avoir acheté trop peu de vaccins, et les laboratoires peinent à faire face à la demande un peu partout dans le monde. Les médicaments à base d’anticorps “monoclonaux” peuvent servir de compléments en cette période de disette vaccinale.

Mais attention, la comparaison avec les vaccins a ses limites. D’abord, le prix de ces nouveaux traitements est bien plus élevé. L’Allemagne a payé 2 000 euros la dose alors que pour les vaccins, le tarif oscille entre 1,78 euros (pour la molécule d’AstraZeneca) et 15 euros (pour Moderna) la dose. “Cela vient du fait que la fabrication d’anticorps “monoclonaux” nécessite d’avoir recours à des technologies très spécifiques et coûteuses”, souligne Danny Altmann.

Ces médicaments procurent aussi une protection plus courte. “Le vaccins sont censés immuniser le patient pendant des mois voire des années. Dans le cas de ces nouveaux traitements, on estime que les anticorps disparaissent après environ huit semaines”, explique le spécialiste de l’Imperial College de Londres.

L’idée serait alors de les utiliser “pour les populations à risques en attendant une plus grande disponibilité des vaccins”, ajoute-t-il. En clair, ce pourrait être une première barrière de protection pour le personnel en maison de retraite qui n’aurait pas encore pu recevoir les vaccins ou pour certaines catégories de médecins — comme les dentistes par exemple — qui ne figurent pas dans la liste des candidats prioritaires à la vaccination.

L’autre option serait de réserver ces nouveaux médicaments aux populations susceptibles de mal supporter les vaccins, comme certaines personnes allergiques.

Il faut, cependant, y avoir recours avec précaution. Le fait que Donald Trump semble avoir bien réagi à ce cocktail d’anticorps de synthèse ne fait pas de ce traitement la nouvelle solution miracle. Ce n’est pas un hasard si ces médicaments ne sont pas encore officiellement autorisés à la vente dans l’Union européenne. “Il y a bien eu une étude très prometteuse publiée récemment concernant le traitement d’Eli Lilly, mais il nous faut encore plus de données pour pouvoir être sûr de son efficacité et de sa sécurité”, note Danny Altmann.

Difficile aussi de savoir s'il est possible de vacciner contre le Covid-19 des personnes qui ont pris ces médicaments. "Pendant la période où ils sont censés être protégés par les anticorps monoclonaux, il se pourrait très bien qu'une injection de vaccin ne produise pas la réaction attendue du système immunitaire vu qu'il y a déjà des anticorps présents", résume l'immunologue britannique. Tant qu'on n'est pas sûr à 100 % que ces traitements sont aussi efficaces pour protéger du Sars-CoV-2 que les vaccins, il peut ainsi être risqué de privilégier ces médicaments pour les personnes les plus exposées au coronavirus.

Enfin, gare au virus mutant ! “L’anticorps monoclonal est moins bien armé pour s’adapter aux mutations que le système immunitaire du corps qui produit toute sorte d’anticorps”, souligne ce chercheur. En effet, ces nouveaux médicaments utilisent une molécule spécifiquement conçue pour attaquer l’agent pathogène à un endroit précis. Il suffit qu’une nouvelle souche altère la zone cible de ces anticorps monoclonaux pour qu’ils risquent de ne plus être efficaces.

C’est précisément ce qui s’est passé avec les variants britannique et sud-africain… et personne ne sait, à l’heure actuelle, si les traitements d’Eli Lilly et Regeneron restent efficaces. Si ce n’est pas le cas, l’Allemagne vient de dépenser 400 millions d’euros pour pas grand-chose.