Covid-19: l’étonnante résilience du Venezuela

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Malgré un système de santé fragilisé par des années de crise économique, le Venezuela ne déplore qu’un peu plus de 1000 morts depuis le mois de mars. Un bilan officiel que certaines ONG spécialisées jugent sous-évalué. L’un des hôpitaux publics de Caracas qui accueille les patients Covid19 a accepté d’ouvrir ses portes à RFI.

De notre envoyé spécial à Caracas,

Le personnel médical vénézuélien attend la deuxième vague avec appréhension. En effet, après des mois de confinement strict, le gouvernement a décrété début décembre un mois de « flexibilisation totale », quelques jours avant les élections législatives et les festivités de Noël. Depuis lundi 4 janvier, les Vénézuéliens observent à nouveau une phase de confinement strict, avec fermetures des commerces non-essentiels et depuis plusieurs semaines, seuls les vols en provenance du Mexique, de la Bolivie et de la Turquie sont autorisés à se poser à l’aéroport de Caracas. A ce jour, Médecins sans frontières, qui intervient dans sept Etats du pays, dit observer une augmentation des cas positifs, notamment dans la capitale. « Le taux d’occupation dans les hôpitaux commence à augmenter et nous nous inquiétons de ce qu’il peut se passer dans les deux prochaines semaines », confie Isaac Alcalde, le coordinateur de l’ONG au Venezuela.

Pourtant, à l’hôpital Ana Francisca Pérez de Léon II, situé à Petare, un quartier populaire de Caracas, la situation est stable selon sa directrice. « Nous assistons à une phase de plateau », soutient Dr Zayra Medina. Des lits ont même été supprimés dans cet établissement public autorisé à accueillir les patients Covid-19. Plusieurs milliers de personnes y ont été hospitalisées depuis le mois de mars. Le pic a été observé au mois d’août. « Nous sommes prêts, les lits sont prêts au cas où l’on assiste à une seconde vague de la pandémie, comme en Europe, explique Dr Allan Herrera. Plus que de la peur, nous avons un profond respect pour ce virus. Même si le taux de mortalité n’est pas très élevé, c’est une mort très moche, dont on ne veut pas ».

« Ici on ne manque ni d’eau ni de savon »

La totalité du rez-de-chaussée est désormais réservée à ces patients. À l’extérieur, plusieurs tentes dédiées au triage et aux tests antigéniques et PCR ont été installées devant la façade. A l’intérieur, « toutes les salles de la section Covid-19 sont sous pression négative pour que le virus ne se propage pas par aérosol », commente Dr Herrera. C’est le seul hôpital du pays à bénéficier d’un tel dispositif, grâce à MSF qui a aussi organisé le parcours des patients Covid-19 au sein de l’établissement. « C’est un circuit unidirectionnel qui a été bien conçu. Et puis dans chaque zone, il y a un endroit pour se laver les mains », note Dr Elsi Padilla. « Ici, on ne manque jamais d’eau ni de savon », sourit un autre praticien. Un détail qui n’en est pas un, dans un pays caractérisé depuis plusieurs années par le délabrement des hôpitaux publics.

L’équipe médicale dit avoir conscience de travailler dans un établissement particulièrement privilégié, qui propose aussi un accompagnement psychologique à ses patients. Le Venezuela est frappé par une récession économique depuis 7 ans et par des sanctions économiques qui rendent plus difficile l’approvisionnement en biens de première nécessité. « Ce n’est un secret pour personne : la vulnérabilité des patients face au Covid-19 au Venezuela est en partie due à la situation économique, ajoute Dr Arquimedes Diaz. Beaucoup de patients du troisième âge ont de faibles revenus, ce qui complique leur tableau clinique ».

La catastrophe annoncée n’a pas eu lieu

Pourtant depuis mars et le premier cas positif de Covid-19 enregistré au Venezuela, la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. Officiellement, la pandémie a fait 1047 morts, lorsque la Colombie voisine en enregistre plus de 44 000. Ces chiffres sont sous-évalués selon l’opposition et plusieurs ONG spécialisées, qui regrettent notamment l’insuffisance du dépistage. Malgré tout, la résilience du Venezuela étonne. Certains observateurs l’expliquent par l’isolement forcé des Vénézuéliens, avant même la pandémie, en raison de la crise et des sanctions américaines. Les pénuries d’essence ont un lourd impact sur la mobilité de la population, ce qui limite également les contagions. D’autres louent le confinement précoce et strict décrété par les autorités dès le mois de mars : aucun vol commercial venu de l’étranger ne s’est par exemple posé au Venezuela pendant des mois. A partir de juin, les autorités ont appliqué un dispositif appelé «7+7» : l’alternance de sept jours de confinement «radical», avec fermeture des commerces non essentiels, et sept jours de «flexibilité».

Pour expliquer cette résistance du Venezuela face à la pandémie, la directrice de l’hôpital Ana Francisca Pérez de Léon II souligne, pour sa part, « l’excellence » de son personnel de santé. « Nous avons beau être le Venezuela, nous donnons un exemple au monde entier. Les pays du tiers monde ont aussi des spécialistes ! lance Dr Zayra Medina. De plus, ici, tout se fait gratuitement, en vertu d’accords internationaux avec des pays comme la Russie et la Chine. Tous ces pays nous aident. Y compris les États-Unis, à travers Médecins sans Frontières et d’autres organisations internationales ».

MSF forcé de se retirer

Dans la « zone grise », zone intermédiaire qui sépare la partie Covid-19 du reste de l’établissement, un grand cadre recueille les empreintes de main, à la peinture, de tous les patients guéris, sous l’inscription « Merci MSF ». L’ONG a pourtant dû se retirer de l’hôpital à l’automne, faute de visas pour son personnel étranger. « C’est un mélange de tristesse et de frustration, commente Isaac Alcalde, coordinateur de MSF au Venezuela. Nos équipes ont déployé des efforts immenses, notamment au moment du pic cet été à Caracas, pour proposer des soins d’exception. C’est difficile de comprendre pourquoi nous n’avons pas obtenu ces permis alors que nous avons un plan de travail signé avec les autorités pour deux ans dans 39 structures publiques ».

Alors que le Venezuela craint une nouvelle vague, le manque de personnel est selon Isaac Alcalde, le principal défi des hôpitaux publics du pays. « Notre principale valeur ajoutée, c’était d’avoir embauché du personnel, explique-t-il. A l’hôpital Pérez de Léon II, on avait embauché 150 personnes ». Tout en remerciant l’ONG pour son soutien, la directrice de l’hôpital soutient que ce départ n’empêchera pas l’établissement de tourner. « Nous avons tout le personnel qualifié nécessaire pour assurer un service de pointe », assure Dr Zayra Medina.